Témoignages forts

Sélection des Editions des Béatitudes

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Victoire à Babylone

AGENCES EN EAUX PROFONDES

Qu’est-ce qu’exister ? Se boire sans soif.
Jean-Paul Sartre

 

Starting from now

À l’âge de vingt-quatre ans, après six années d’études artistiques, j’entre dans le monde de la pub, où j’espère trouver un gagne-pain autant qu’une raison d’exister. Un ami de mon père, haut placé, m’invite à postuler dans une grande agence internationale, sous le titre de Directrice artistique junior.
Nous sommes en plein été. Lors de mon entretien d’embauche, le Directeur de création semble comblé par notre tête-à-tête. Je ressemble à une grande tige longiligne, d’un mètre soixante-seize, vêtue d’un petit short rose pâle et d’un haut blanc près du corps, le tout planté dans des baskets en coton blanc. La belle plante affiche des jambes qui n’en finissent pas et un sourire si timide qu’il contraste étrangement avec l’ensemble de la scène. Je bafouille une phrase avant de m’asseoir. Puis, dans une sorte d’auto-panégyrique ininterrompu, le Grand Directeur m’évoque ses brillantes études, la fulgurance d’une carrière jalonnée de prix créatifs, ses très hautes fonctions au sein de l’agence. Croisant et décroisant nerveusement mes grandes jambes, je me contente de sourire à ce petit homme – un mètre soixante-quinze en levant les bras – omniscient et omnipotent, et qui semble se prendre pour Dieu le Père, pas moins.
Enfin, à l’issu de notre entretien, le big boss juge ses propos si brillants qu’il s’octroie sans hésiter la meilleure note. Le grand homme a passé un moment si délicieux avec lui-même qu’il embauche instantanément la débutante, toujours sans voix et sans curriculum vitae, qui se tient là, comme un pauvre piquet, plantée devant lui.
Mon premier emploi consiste à concevoir et à réaliser des campagnes de presse, d’affichage de rue – mais aussi des story-boards de télévision – pour des annonceurs présents dans toutes les cuisines et les salles de bain du monde. Je travaille pour les plus grandes marques de lessive, dentifrice, thé, crèmes glacées… Dès le premier jour, le ton est donné. Sur chacun des deux cents bureaux de l’agence, du PDG à la standardiste, un petit mot m’accueille avec bienveillance.
Héloïse, nouvelle recrue à la Création. Messieurs, si elle vous donne des idées, c’est normal, elle est payée pour ça.
Je ne tarde pas à beaucoup souffrir. Je connais le mannequinat pour avoir exercé, plusieurs années de suite, des petits jobs d’été très bien payés. Dans ma première agence internationale, je transforme donc aisément mon corps en cintre vivant, sur lequel, chaque matin, j’accroche à peu près tout et n’importe quoi. Mes supérieurs attendent de moi une belle plastique ? Je réponds naïvement à leurs désirs. L’agence recrute des dizaines de jeunes femmes, et toutes, sans exception, jouent le jeu d’une séduction quotidienne exigée. Un esprit de compétition exécrable s’installe très vite entre nous.


Love my fashion job

Avec mon physique de fausse mannequin, je n’ai pas beaucoup d’efforts à fournir. Tous les matins, je traverse la longue passerelle vitrée qui me conduit à mon bureau, participant ainsi à un défilé de mode imaginaire. Dans ma volière dorée, le lundi, je me déhanche gratuitement, habillée en Sonia Rykiel customisé ; le mardi, je défile en Agnès B. ; le mercredi, j’exhibe ma dernière paire de chaussures à quatre Smic de Christian Louboutin…
De l’assistante du directeur jusqu’aux commerciales, en passant par nos jeunes et jolies stagiaires, toutes les femmes de l’agence participent tacitement au jeu stupide du Miroir, miroir, qui est la plus belle aujourd’hui ?
En plein cœur de Paris, nous ressemblons à de petites starlettes locales, adulées pour nos plastiques affriolantes, chair fraîche livrée aux esprits salaces de nos collaborateurs prédateurs. Harcelées à longueur de journée. De la chair fraîche à la chair à saucisse, il n’y a qu’un pas, que je me garde bien de franchir. Ma conscience m’avertit que je ne serai plus rien si je dépasse cette limite non autorisée, précipitant au rayon des proies faciles celles qui acceptent d’être dévorées toutes crues par nos directeurs.
Mon agence ressemble à un détaillant de mobilier bien connu, dont le magasin phare se situe dans le même immeuble, juste en dessous de nos locaux. Sur les vitres de la célèbre enseigne Conforama, comme dans nos couloirs, la même information circule en silence : Les promos canapés durent toute l’année ! Avis aux amatrices.
Un jour, un événement pitoyable se produit. Le joli corps d’une commerciale de vingt-cinq ans, mâchouillé par son directeur lors d’un cinq à sept à l’hôtel d’en face, se retrouve réduit en bouillie psychique. À leur retour, l’amant de deux heures s’amuse à colporter avec obscénité, et dans chaque bureau, les détails salaces de ses ébats intimes. Le jeu excite aussitôt toute une galerie de jeunes mâles, en perpétuelle quête de nouvelles pratiques sexuelles. La traînée de poudre verbale provoque un incendie qui ravage brusquement la pauvre victime, un peu fragile, jusqu’à la réduire en cendres. La femme chewing-gum sombre vite dans un burn-out si sévère qu’on ne la reverra jamais plus.
Le marché du travail se porte plutôt bien. Pourquoi ne pas prendre mes jambes à mon cou et fuir ce milieu dépravé ? À l’issue d’une formation, je pourrais peut-être changer de voie et devenir photographe ou, pourquoi pas, décoratrice d’intérieur ? Mais quels monstres me retiennent prisonnière de mes peurs ?

Ce matin, dans le couloir, en croisant l’ex-amant de la femme chewing-gum, je ressens un malaise. La langue cynique de ce grand séducteur cherche à nouer contact avec moi. Son esprit lubrique se lit dans ses yeux verts, tachés d’une hypocrisie sournoise. À cet instant, Méphistophélès scanne mon corps objet de haut en bas. Avec son sourire en coin, le prédateur ressemble à une bombe à retardement. Qui veut être le prochain cadavre vivant épinglé sur le tableau de chasse du grand directeur ? Non merci.


I can do it

Avec ce premier emploi, mon corps m’offre de jouer à la poupée Barbie. Chaque samedi, engloutie dans mon dressing de princesse, une grosse moitié de mon salaire disparaît. Je consomme pour exister. Séduire me rassure et m’illusionne. Ma boulimie de fringues ressemble à une totale addiction. J’achète, j’emporte, je porte, je stocke et puis je jette. Mais ma faim justifie-t-elle vraiment mes moyens ? La jeune créative décide de tout se permettre. Eh bien ! Voyons si j’ai froid aux yeux ou non, et où se situe la limite de mes limites. Une accroche pour la célèbre marque de lunettes Alain Mikli me séduit. Je décide de l’appliquer à la lettre, comme à l’œil : Autant se cacher derrière quelque chose qui se voit, affirme la publicité.
Au cœur d’un célèbre magazine de mode féminin, je tombe en arrêt devant une double page détonante. Un jeune photographe anglais – pourvu d’une audace rare – y présente ses nouvelles créations. L’expression de son délire ? À partir de tissus et d’objets détournés, l’artiste crée une nouvelle séduction. Trois sublimes mannequins sur papier glacé lancent un défi aux grands couturiers. Tout à coup, la beauté devient accessible aux sans-le-sou. Le photographe déroute et dépoussière tous les codes de la mode, en sublimant des matériaux aussi banals qu’hétéroclites : un rideau de chez Toto se transforme ainsi en un large manteau du soir, un torchon de cuisine se noue en ceinture façon carré Hermès, de vulgaires anneaux de rideaux se retrouvent sublimés en B.O. (prononcer boucles d’oreilles), une serpillière se métamorphose en minijupe ultra-tendance… Pour moins de dix euros, chaque femme affiche une beauté hors norme, au sommet.
En un instant, je décide d’entrer moi aussi dans l’idéologie de la performance créative. Je veux m’amuser à être belle et pauvre à la fois, dans une attitude de surenchère vis-à-vis des femmes de l’agence. Les autres me remarquent, donc j’existe. Mon corps devient un jouet incassable avec lequel je fais ce que je veux. L’image que je donne, qui s’en soucie ? Dans un magasin Monoprix, j’achète donc une serpillière de couleur écrue et la moins chère du rayon. Puis, sans laver le morceau de tissu afin d’en préserver l’aspect amidonné, je décide de customiser la toile épaisse. Avec une large épingle à nourrice de kilt écossais, je crée une minijupe totalement délirante. Enfin, mon visage affiche une expression aussi glacée que les pages du magazine Elle dans lequel je puise mon inspiration. Avec audace, je veux ressembler à la ravissante jeune femme imprimée en quadrichromie. Ce jour-là, à l’agence comme dans la rue, j’attire, avec une candeur décalée, un nombre incalculable de regards. J’étale au grand jour ce corps qui semble plus divertir mon entourage que m’appartenir. Je m’offre naïvement aux yeux de tous, dans une forme d’exhibitionnisme plébiscité par tout mon milieu professionnel. Non, je ne m’habille pas dans une poubelle ! Oui, je me cache derrière une jupe qui se voit. Cela ne se voit pas ? Les critiques pleuvent autour de moi, jusqu’au soir. J’affirme alors haut et fort, à tous ceux qui me jugent sans me comprendre :
– Il faut dépoussiérer la mode ! Et puis, ma serpillière est propre. Elle n’a jamais servi. Regardez : j’ai laissé l’étiquette dessus !
Derrière une attitude provocatrice et ces quelques centimètres de tissu se cache toujours mon mal, inséparable de mon être. Je ne me respecte pas. Quand je m’assois, mon mal-être colle toujours à ma serpillière. Mais quelle est son origine ? Qu’est-ce qui m’empêche de me construire dans ce corps de femme ? Ce milieu professionnel m’offre de bâtir mes fondations sur du faux. Y a-t-il, pour moi, une autre issue ?
Chaque jour, je m’efforce de lutter, coûte que coûte, pour aller bien. De toute évidence, mon problème d’identité continue à me pousser sur une pente mortifère. En moi se livre un combat dont j’ignore toujours le pourquoi du comment. Et devant, un brouillard à couper au couteau : mon avenir.
L’épisode de la serpillière provoque le début de ma chute. Depuis ce jour, je me sens ridicule, sale et perdue. Alors, comme d’habitude, un bedo bien tassé et un ballon de rouge se précipitent à mon secours.


All you need is love… and drugs

Je m’épuise. Cette lutte contre mes démons intérieurs me prend une énergie considérable. Je m’agite. Je cherche des aides, sans pouvoir discerner le bon du mauvais, sans comprendre les conséquences de mes choix, ni celles de mes non-choix.
Je compte sur les doigts d’une seule main les créatifs à l’agence qui ne se droguent pas. La marijuana, le haschisch – et la cocaïne pour certains d’entre nous – tiennent une place privilégiée dans le quotidien de nos journées. Ces substances illicites – mais tacitement autorisées par nos patrons – représentent un merveilleux instrument d’exploration mentale. Notre consommation s’étend jusqu’à trois bedos par après-midi et par salarié. Elle propulse fièrement nos egos malades au rang d’autres illustres artistes : Jean Cocteau, Charles Baudelaire, Jean-Michel Basquiat, Eugène Delacroix… et tous semblent cautionner silencieusement notre débauche. J’entretiens moi aussi le même leurre. Ces artifices pervers améliorent sans cesse ma créativité. Ils donnent un essor redoutable à mon imagination. Je travaille en binôme. Les idées brillantes de mon team, joliment maquettées et défendues en présentation client par de grandes stratégies commerciales, rapportent des sommes considérables à l’agence. Mais l’argent couronne nos illusions, bien plus que notre talent éphémère. Certains jours, je m’interroge. Ne suis-je pas trop cher payée pour fumer des bedos ?

– Pas du tout ! m’affirme un collaborateur.
Et très vite, il ajoute :
– Héloïse, tes idées amusent beaucoup nos clients ! En plus, elles payent le fauteuil en cuir du patron et ses weekends avec sa maîtresse. Te voilà rassurée, j’espère ?

Je souris. Je n’ai pas le choix. Il faut bien que je rentre une masse d’argent, car ma penderie me coûte un bras et mon dealer, l’autre. J’appartiens très vite à une petite élite. Elle empeste la réussite facile et l’autosuffisance. Quel beau couple ! Bienvenue dans le cercle privé des rois du pétrole bourrés d’idées : jeunes et beaux, créatifs reconnus et pleins d’oseille.
J’avance tout naturellement, moi aussi, le volant de ma vie en main, sur l’autoroute d’une réussite facile. Le pied sur l’accélérateur, je possède tout et je me perds. Voici que je fonce tout droit en direction de nowhere land.


Delirium pas mince

Ce matin, tous les créatifs de l’agence sautillent de joie dans leurs bureaux. Chacun s’apprête à rejoindre Cannes. Le Festival du Film publicitaire se déroule chaque année dans la ville éponyme, juste après le célèbre Festival du Cinéma. Mon contrat m’oblige à suivre le mouvement. Visionner plusieurs centaines de films publicitaires venus du monde entier représente un devoir professionnel. Je dois absolument enrichir ma culture du métier. Curieuse de découvrir ce cadeau de trois jours, je saute dans l’avion avec toute l’équipe.
Dès le premier jour, l’événement, réputé dans toute la profession pour ses frasques quotidiennes, me plonge dans un univers qui s’apparente à un gaz asphyxiant, hautement toxique. Je n’en crois pas mes yeux.

« Place à l’orgie sociale. Du moins le premier soir. Parce que, dès le lendemain matin, les clans se reforment, on ne se mélange plus, sauf la nuit, dans les couloirs où s’échangent les clés de chambre : le vaudeville devient alors la seule utopie. Il y a une juriste ivre morte qui pisse accroupie dans le jardin ; une secrétaire qui déjeune seule parce que personne ne veut lui parler ; une directrice artistique sous calmants qui casse la gueule à tout le monde dès qu’elle a bu un verre de trop […]. La vie dans l’Entreprise reproduit la cruauté de l’école, en plus violent, car personne ne vous protège. Vannes inadmissibles, agressions injustes, harcèlement sexuel et guéguerres de pouvoir : tout est permis comme dans vos plus affreux souvenirs de cour de récréation. »

Je le confirme. Notre cour de récréation cinq étoiles autorise, durant ce long week-end et à tout moment, une large panoplie de risques. Un bain de minuit dans une piscine de champagne où l’on joue à boire la tasse, une soirée cocaïne, une soirée poker déshabillé… Chacun est invité à participer à ces jeux de mauvais goût. Une frivolité flotte dans l’air. Partout, la jouissance règne en maître. Cannes, envahie par des centaines de professionnels de la communication en vacances et en délire, brille de lumières délétères. Vieux, jeunes, mariés, célibataires, tous des bêtes sauvages affamées et en rut. Je me sens bien seule. Jeune, naïve et muette, je représente la proie idéale, exposée au pire. Chaque soir, je me débats contre les assauts des dirigeants des plus grandes maisons de production et des agences de communication concurrentes. Terrorisée, je me barricade dans ma chambre d’hôtel, comme à l’intérieur de moi-même, à triple tour. Le deuxième jour, je repousse encore une dizaine de paires de bras et je refuse catégoriquement de voir des girafes rouges et des crocodiles dorés sous ecstasy ou sous cocaïne. J’échappe ainsi, par miracle, à une soirée échangiste avec les collaborateurs de mon agence, dans une suite royale au fond du couloir, à trois chambres de la mienne. Durant les deux derniers jours, le mal se présente à moi sous tant de visages obscènes et contrastés que les mots me manquent pour en brosser tous les portraits.
Le retour à Paris prolonge la fête. Après avoir été logée et nourrie pendant trois jours dans un palace, une prime conséquente m’attend dans une enveloppe blanche, posée sur mon bureau. Je gagne plus d’argent à faire la fête qu’à travailler. Sur le bureau d’un binôme créatif voisin, une affichette retient mon attention : Ne dors pas trop longtemps sur ton fauteuil ce matin, tu ne sauras pas quoi faire cet après-midi !
Attention ! La réussite facile affiche un code barre prix très spécial. Dans le monde impitoyable des grandes agences de communication, emprunter les voies privilégiées de l’addiction – sous toutes ses formes – permet d’atteindre les plus hauts sommets. Pour obtenir un gros salaire, pas besoin de baccalauréat, ni d’heures de présence inutile au bureau. Je trouve des idées n’importe où : dans la rue, dans le métro, à la piscine, dans mon lit et même aux toilettes. Ensuite, je vends mes créations avec beaucoup d’humour, autrement dit, je trace de jolis ronds de jambes – si possible en minijupe – en jouant les histrions devant une petite cour de grands dirigeants bedonnants. Leurs gros cigares empestent l’atmosphère et polluent nos esprits pendant des heures. En eux, tout me dégoûte. En général, à cause de mon manque d’assurance légendaire, je fume un bedo avant d’entrer en salle de réunion et un autre en sortant, pour fêter ma pseudo performance créative.
Dans le milieu des années quatre-vingt – et même après l’arrivée d’internet, en 1995 – la foudre du mal qui s’abat sur cette profession frappe ses victimes de cinq terribles éclairs : le pouvoir, l’argent, le sexe, l’alcool et la drogue. Sans oublier ce vieux couple légendaire nicotine-café qui, consommé tous les jours et de préférence sans modération, ravage l’organisme en lame de fond, en quelques années et pour de bon.
À l’époque de Jacques Séguéla, des poupées gonflables, des bouches siliconées et des faux gros seins, le monde de la pub grand public affiche une éthique digne des coucheries et tromperies tous azimuts : no limit life.


Dark blue slim

Dans ce milieu débordant de compliments intéressés, je rêve d’une famille qui m’offre enfin une vraie place et qui m’aime telle que je suis. Mais je confonds sans cesse être désirée et être aimée. Ma frivolité m’aveugle, et toujours à l’insu de mon plein gré. Le mensonge à moi-même tutoie mon quotidien et, avec les années, derrière une image de façade en carton, je développe une vraie fausse identité, prête à s’écrouler à tout instant. Comment trouver ma vérité ?
Cet été-là, une campagne pour une célèbre marque de jeans américains – le leader mondial – couvre le territoire national. Les murs de la capitale affichent partout un visuel très impactant : un paysage de désert marocain et, en son centre, posé sur le sable, un superbe jean Levi’s® 501 dark blue. La lumière caresse avec subtilité la dune, aux reflets chauds et mordorés. Enfin, les restes d’un squelette d’homme émergent du jean tout neuf et frappent tous les regards. Au-dessus, l’accroche titre avec autant de force que d’insolence : Taillé pour l’aventure. Pendant toute la durée de cette campagne, chaque fois que mon directeur m’aperçoit, il me crie haut et fort :
– Hey, Héloïse ! Tu sais que t’as un corps taillé pour l’aventure ?
Tout le monde s’esclaffe. Je rougis. Ai-je l’air d’un produit de grande consommation, d’un jean sexy ou d’une crème au chocolat onctueuse et périssable ?
Un autre jour, tandis que j’accueille dans mon bureau quelques créatifs pour fêter mon anniversaire autour d’un verre, un jeune rédacteur entre soudain dans la pièce et me lance fièrement au visage, devant tout le monde :
– Héloïse, j’ai un cadeau pour toi ! Je te préviens, tu ne peux pas le refuser…
Silence de la petite assemblée. Mon interlocuteur arbore un large sourire et les mains vides.

Victoire à Babylone

Héloïse Cluzel

Editions des Béatitudes

354 p. – 13,5 x 21 cm – 17€

www.editions-beatitudes.com

Citoyen du Ciel

Issu du fin fond d’une zone rurale de Chine et sans aucun accès à la Bible, Yun est rejoint par le Seigneur de façon extraordinaire, ainsi que sa famille. Il entame alors un cheminement fulgurant à la suite de Jésus. Les miracles dignes des temps bibliques qui rendent possible son avancée avec le Seigneur sont à la mesure des fortes persécutions qui l’accompagnent – emprisonnements, tortures… – et du désert spirituel dans lequel il évolue.

De prisons en cavales, cet apôtre infatigable amène de nombreux cœurs au Christ, surtout les plus endurcis.

Un récit qui marque profondément notre âme, ravive notre ardeur missionnaire et nous invite à devenir amoureux de la Parole de Dieu.

Après avoir été un best-seller dans les pays anglophones, le récit de Brother Yun est enfin chez nous.

CHAPITRE 1

D’HUMBLES COMMENCEMENTS

Je m’appelle Liu Zhenying. Mes amis chrétiens m’appellent frère Yun.

Un matin d’automne 1999, je m’éveillai dans la ville de Bergen, à l’ouest de la Norvège. J’avais le cœur battant et je bouillonnais d’excitation. J’avais parlé dans des Églises d’un bout à l’autre de la Scandinavie, pour témoigner au sujet des Églises domestiques chinoises et inviter les chrétiens à s’unir à nous qui évangélisons toute la Chine et les nations au-delà. Mes hôtes m’avaient demandé si je voulais aller sur la tombe de Marie Monsen , une grande missionnaire luthérienne en Chine, dont le Seigneur s’était puissamment servi pour renouveler l’Église dans différentes régions de mon pays de 1901 à 1932. Son ministère était particulièrement fructueux dans la région sud de la province du Henan, d’où je venais.

Mademoiselle Monsen était une femme de petite taille, mais une géante dans le Royaume de Dieu. L’Église de Chine fut non seulement marquée par sa parole, mais aussi profondément remise en cause par l’offrande de sa vie. Totalement donnée au Christ, elle le suivait sans compromission, et nous montrait, par son exemple, comment souffrir et supporter l’épreuve pour lui.

Dieu s’est puissamment servi de Marie Monsen ; il accompagnait son ministère de nombreux miracles, signes et prodiges. Elle rentra en Norvège en 1932 pour prendre soin de ses parents âgés. Elle avait alors accompli sa tâche en Chine. Elle n’y retourna jamais, mais ce qu’elle a transmis perdure dans l’Église chinoise aujourd’hui : une foi intègre, un zèle inextinguible et la nécessité de la conversion du cœur, afin qu’il soit totalement dévoué à la cause du Christ.

J’ai donc eu le grand privilège d’aller sur sa tombe dans sa patrie. Je me demandais si un autre chrétien chinois avait pu jouir du privilège que j’étais sur le point de vivre. Quand elle était arrivée dans notre région, il y avait peu de chrétiens et l’Église était bien faible. On compte aujourd’hui des millions de croyants. En leur nom, je voulais rendre grâce à Dieu pour sa vie.

Notre voiture s’arrêta devant le cimetière, situé à flanc de colline, dans une vallée étroite traversée par une rivière. Nous avons déambulé quelques minutes, espérant trouver son nom parmi plusieurs centaines de tombes. Comme nous n’arrivions pas à localiser immédiatement la sépulture de Marie Monsen, nous sommes allés demander de l’aide au bureau d’accueil. Son nom était inconnu de l’administrateur ; il chercha donc dans le registre des défunts enterrés là. Après avoir feuilleté bien des pages, il nous donna des informations que j’eus du mal à croire : « En effet, Marie Monsen a été enterrée ici en 1962, mais comme sa tombe n’a pas été entretenue pendant des années, ce n’est plus qu’une concession vide sans pierre tombale. »

 Dans la culture chinoise, la mémoire des personnes qui ont accompli de grandes œuvres est chérie pendant de nombreuses générations ; par conséquent, je n’aurais jamais pu imaginer qu’une telle chose eût pu se produire. Les croyants locaux m’expliquèrent que Marie Monsen était toujours tenue en haute estime et qu’ils avaient honoré sa mémoire de bien des manières, par exemple en publiant sa biographie des années après sa mort. Mais, pour moi, sa tombe sans identification était une insulte qu’il fallait réparer.

J’étais profondément affligé. Le cœur lourd, je dis sévèrement aux chrétiens norvégiens qui m’accompagnaient : « Vous devez honorer cette femme de Dieu ! Je vous donne deux ans pour construire une nouvelle tombe avec une pierre tombale en mémoire de Marie Monsen. Si vous ne le faites pas, je me débrouillerai personnellement pour faire venir à pied, depuis la Chine jusqu’en Norvège, quelques frères pour en construire une. Beaucoup de nos frères en Chine sont des tailleurs de pierre qualifiés à cause de leurs années d’internement pour l’amour de l’Évangile dans des camps de travaux forcés. Si vous n’y attachez pas plus d’importance, eux seront plus que prêts à le faire ! »

Je suis né en 1958, pendant l’année bissextile chinoise ; je suis le quatrième d’une famille de cinq enfants. Je suis venu au monde dans un vieux village traditionnel de cultivateurs appelé Liu Lao Zhuang dans le comté de Nanyang, dans la région sud de la province chinoise du Henan.

Le Henan compte environ cent millions d’habitants – c’est la province la plus peuplée de Chine. Malgré cela, il y avait tout de même pas mal de grands espaces, là où j’ai grandi : de nombreuses collines à escalader et beaucoup d’arbres auxquels grimper. Même si la vie était dure, je me souviens de moments de loisirs quand j’étais petit.

Les six cents habitants de notre village étaient – et sont toujours – des fermiers. Les choses n’ont pas tellement changé aujourd’hui. Nos cultures principales étaient la pomme de terre, le maïs et le blé. Nous cultivions aussi des choux et d’autres sortes de légumes racines.

Notre maison était en torchis avec un toit de chaume. La pluie trouvait toujours le moyen de s’infiltrer par notre toit, tandis qu’en hiver, les vents glacés ne manquaient pas de souffler à travers les fentes de nos murs. Quand les températures tombaient au-dessous de zéro, nous brûlions les quenouilles des épis de maïs pour nous chauffer. Nous n’avions pas les moyens d’acheter du charbon.

L’été était souvent si chaud et humide que nous ne pouvions pas supporter de dormir à l’intérieur de notre maison mal ventilée. On tirait alors les lits dehors et toute la famille rejoignait le reste du village qui dormait à l’air frais.

Henan signifie « au sud de la rivière ». Le puissant fleuve Jaune divise la partie nord de la province. Ses fréquentes crues ont valu des siècles de souffrance aux populations riveraines. Nous en entendions parler, mais à nos yeux d’enfants, le Henan du Nord était à un million de kilomètres.

Notre village se nichait dans les collines du sud de la province, à l’abri des crues dévastatrices et hors de toute influence. Notre seul souci était la prochaine récolte. Nos vies tournaient au rythme des labours, des plantations, de l’irrigation et des récoltes. Mon père disait toujours que produire juste ce qu’il fallait pour nous nourrir était déjà un combat. Les champs réclamaient toutes les mains, et donc, depuis mon plus jeune âge, je dus participer au travail en aidant mes frères et sœurs. Par conséquent, je n’ai pas eu l’opportunité d’aller beaucoup à l’école.

Dans les autres provinces de Chine, les habitants du Henan ont la réputation d’être têtus comme des bourriques. Peut-être est-ce cet entêtement qui empêcha les habitants du Henan d’adopter le christianisme quand les premiers missionnaires protestants l’introduisirent dans notre province en 1884. Bien des missionnaires travaillèrent dans le Henan sans beaucoup de succès visible. En 1922, après environ quarante ans d’effort missionnaire, il n’y avait que douze mille quatre cents fidèles protestants dans toute la province.

Ceux qui embrassaient la religion des « diables étrangers » étaient ridiculisés et ostracisés par leurs communautés. Souvent, l’opposition débordait en expressions plus violentes. Les chrétiens étaient battus. Certains étaient même tués pour leur foi. Les missionnaires aussi étaient confrontés à une grande persécution. Beaucoup les considéraient comme les instruments de l’impérialisme et du colonialisme, envoyés par leurs nations pour prendre le contrôle des cœurs et des esprits du peuple chinois, tandis que leurs gouvernements dépouillaient le pays de ses ressources naturelles.

La révolte contre les étrangers atteignit son pic en 1900, quand une société secrète appelée les « Boxers » initia une attaque nationale contre eux. La plupart purent fuir le carnage, mais beaucoup de missionnaires se trouvaient dans des régions rurales isolées à l’intérieur de la Chine, loin de la sécurité des grandes villes côtières. Les « Boxers » massacrèrent sauvagement plus de cent cinquante missionnaires et des milliers de leurs convertis chinois.

Ces âmes courageuses, qui s’étaient sacrifiées pour venir servir notre pays et nous apporter l’amour du Seigneur Jésus-Christ, ont été assassinées. Elles étaient venues pour nous donner le Christ et améliorer nos vies en construisant des hôpitaux, des orphelinats et des écoles. Nous les avons récompensées par la mort.

Par la suite, certains pensèrent que les événements de 1900 avaient suffi à dissuader à jamais les missionnaires de revenir en Chine.

Ils avaient tort.

Le 1er septembre 1901, un paquebot accosta au port de Shanghai. Une jeune femme célibataire venue de Norvège, en descendant la passerelle, foulait le sol chinois pour la première fois. Marie Monsen faisait partie de la nouvelle vague de missionnaires qui, inspirés par les martyrs de l’année précédente, s’étaient consacrés pour la mission à plein temps en Chine.

Monsen resta en Chine plus de trente ans. Pendant quelque temps, elle vécut dans mon comté, Nanyang, où elle forma et encouragea un petit groupe de croyants chinois qui avait émergé. Marie Monsen était différente de la plupart des autres missionnaires. Elle ne semblait pas attacher tellement d’importance à la bonne impression qu’elle devait faire aux dirigeants de l’Église chinoise. Elle leur disait souvent : « Vous êtes tous des hypocrites ! Vous confessez Jésus-Christ avec vos lèvres alors que vos cœurs ne lui sont pas totalement consacrés ! Repentez-vous avant qu’il ne soit trop tard pour échapper au jugement de Dieu ! » Elle apportait le feu provenant de l’autel de Dieu.

Monsen disait aux chrétiens qu’il ne suffisait pas d’étudier la vie des chrétiens convertis, mais qu’ils devaient eux-mêmes se convertir radicalement pour entrer dans le Royaume des cieux. Avec un tel enseignement, elle supprima la primauté de la connaissance intellectuelle et montra à chacun qu’il était personnellement responsable devant Dieu de sa vie spirituelle intérieure. Les cœurs étaient convaincus de péché et les feux du réveil se propagèrent au travers des villages de Chine centrale, partout où elle allait.

Dans les années quarante, un autre missionnaire occidental prêcha l’Évangile à ma mère, qui avait vingt ans à l’époque. Quoiqu’elle n’eût pas tout compris, elle fut profondément marquée par ce qu’elle entendait. Elle aimait particulièrement chanter les cantiques et écouter les histoires de la Bible que partageaient les petites équipes d’évangélistes qui circulaient dans la campagne. Rapidement, elle se mit à fréquenter l’Église et donna sa vie au Christ.

La Chine devint un pays communiste en 1949. En quelques années, tous les missionnaires furent expulsés, les lieux de culte fermés, et des milliers de pasteurs chinois emprisonnés. Beaucoup y perdirent la vie. Ma mère vit les missionnaires quitter Nanyang au début des années 1950. Elle n’oublia jamais les larmes dont leurs yeux étaient remplis lorsqu’ils se dirigèrent vers la côte sous escorte armée, leurs ministères pour le Seigneur brusquement interrompus.

Dans la seule ville chinoise de Wenzhou, de la province de Zhejiang, quarante-neuf pasteurs furent envoyés dans des camps de travaux forcés près de la frontière russe en 1950. Beaucoup furent condamnés à des peines allant jusqu’à vingt ans d’incarcération pour leurs « crimes » d’avoir prêché l’Évangile. Sur ces quarante-neuf pasteurs, un seul rentra chez lui ; les quarante-huit autres moururent en prison.

Dans ma région natale de Nanyang, les croyants étaient crucifiés sur les murs de leurs églises pour avoir refusé de renier le Christ. D’autres étaient enchaînés à des chariots et à des chevaux et traînés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Un pasteur fut ligoté et attaché à une longue corde. Les autorités, furieuses que cet homme ne voulût pas abjurer sa foi, utilisèrent une grue de fortune pour l’élever très haut en l’air. Devant des centaines de témoins venus l’accuser faussement d’être un « contre révolutionnaire », on demanda une dernière fois au pasteur s’il allait abjurer. Il répliqua en hurlant : « Non ! Je ne renierai jamais le Seigneur qui m’a sauvé ! » On relâcha la corde et le pasteur s’écrasa au sol.

Après vérification, les tortionnaires découvrirent que le pasteur n’était pas tout à fait mort ; ils le remontèrent une seconde fois, lâchant à nouveau la corde afin de l’achever pour de bon. En cette vie, le pasteur était mort, mais il vit désormais au paradis avec la récompense de ceux qui ont été fidèles jusqu’à la fin.

La vie n’était pas difficile que pour les chrétiens. Mao lança une campagne appelée « le Grand Bond en avant » qui conduisit à une famine massive dans toute la Chine. En fait, c’était un grand bond en arrière pour la nation. Dans ma province du Henan, on a estimé à huit millions le nombre de victimes de la faim.

En ces temps difficiles, la petite Église néophyte de ma ville de Nanyang fut dispersée. Les chrétiens étaient comme des brebis sans berger. Ma mère aussi quitta l’Église. Au cours des décennies suivantes, alors qu’elle avait été complètement coupée de toute communauté chrétienne et sans la Parole de Dieu, elle oublia la plus grande partie de ce qu’elle avait appris dans sa jeunesse. Sa relation avec le Seigneur se refroidit.

Le 1er septembre 2001 – exactement cent ans, jour pour jour, après le débarquement de Maria Monsen en Chine pour entamer sa carrière de missionnaire – plus de trois cents chrétiens norvégiens se réunirent au cimetière de Bergen pour une prière spéciale et une cérémonie de dédicace. Une belle pierre tombale toute neuve fut dévoilée à la mémoire de Marie Monsen, offerte avec les contributions de différentes Églises et de nombreux chrétiens.

 La photo de Monsen et son nom en chinois figurent sur le monument, qui porte ces inscriptions :

MARIE MONSEN 1878 – 1962 MISSIONNAIRE EN CHINE 1901 – 1932

Quand je pus dire aux croyants de Chine que le monument funéraire de Marie Monsen avait été refait, ils furent reconnaissants et soulagés.

Nous devons toujours veiller à nous souvenir du sacrifice de ceux que Dieu a appelés pour établir son Royaume. Ils méritent que nous les honorions et les respections.

CHAPITRE 2

UNE FAIM RASSASIÉE

« Écoutez-moi, îles lointaines ! Peuples éloignés, soyez attentifs ! J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom » (Is 49, 1).

Le Seigneur m’appela à sa suite à l’âge de seize ans. C’était en 1974, et la Révolution culturelle continuait à faire rage à travers toute la Chine.

À l’époque, mon père était malade. Il souffrait d’une grave forme d’asthme qui se transforma en cancer des poumons. Le cancer se propagea ensuite dans l’estomac. Le médecin lui dit qu’on ne pouvait pas le guérir et qu’il allait rapidement mourir. On dit à ma mère : « Il n’y a pas d’espoir pour votre mari. Rentrez chez vous et préparez-vous à le voir mourir. »

Toutes les nuits, mon père, allongé dans son lit, pouvait à peine respirer.

Comme il était très superstitieux, il demanda à des voisins d’aller trouver un prêtre taoïste local pour qu’il vienne chasser les démons qui étaient en lui, car il croyait qu’il était malade parce qu’il les avait contrariés.

La maladie de mon père engloutissait tout notre argent, nos biens et notre énergie. À cause de notre pauvreté, je n’avais pas pu aller à l’école avant l’âge de neuf ans, mais maintenant, à seize ans, il me fallait y renoncer à nouveau en raison du cancer de mon père. Mes frères et sœurs et moi étions forcés de mendier notre nourriture auprès de nos voisins et amis, ne serait-ce que pour survivre.

Mon père avait été capitaine dans l’Armée nationaliste. Parce qu’il avait combattu les communistes, les autres villageois le haïssaient et ils le persécutèrent pendant la Révolution culturelle. Il avait tué bien des hommes au combat et avait failli mourir lui-même. Il avait douze cicatrices de blessures par balles sur une jambe.

À ma naissance, mon père me donna le nom de Zhenying, ce qui signifie « héros de la garnison ».

 Papa avait une réputation redoutable. Les voisins l’évitaient à cause de son tempérament violent. Quand les Gardes rouges vinrent l’accuser pendant la Révolution culturelle, il endura bien des interrogatoires musclés et des passages à tabac. Fort de son courage, il refusa de confesser ses « crimes » et ne répondit pas quand on lui demanda combien d’hommes il avait tués. Il préférait obstinément être battu, ou même tué, plutôt que de leur dire ce qu’ils voulaient entendre.

Mon père avait deux facettes. La plupart des gens ne connaissaient que son côté rude avec un mauvais caractère. C’était très vrai. Il enseignait à ses enfants deux principes : d’abord, on doit être durs et cruels envers les autres et, ensuite, on doit toujours travailler dur.

Mais je me souviens aussi de son côté plus tendre. Il veillait toujours à protéger sa femme et ses enfants de tout mal extérieur. Dans l’ensemble, j’avais une très bonne relation avec mon père.

Nous espérions qu’il allait se trouver mieux, mais son état empirait. Ma mère était sous un stress extrême : elle devait faire face à la redoutable perspective de devoir élever cinq enfants toute seule. Elle ne savait pas ce que nous deviendrions si papa mourait. La situation était si désespérée qu’elle en vint à envisager le suicide.

Une nuit, ma mère était allongée sur son lit, à moitié éveillée. Soudain, elle entendit une voix, très claire et tendre, pleine de compassion, qui lui dit : « Jésus t’aime. » Elle se mit à genoux.

Citoyen du Ciel

Brother Yun

Editions des Béatitudes

96 p. – 11 x 17 cm – 7€

www.editions-beatitudes.com

Délivré d'une multitude de démons

Un témoignage CHOC sur l’itinéraire inouï d’un homme possédé et délivré par le ministère des exorcistes et l’intercession des saints.

Francesco souffre de nombreux troubles. Pourtant, il n’a aucune idée de ce qui l’habite, jusqu’à cette rencontre avec un prêtre exorciste qui, en priant pour lui, révèle Satan au grand jour. Et avec lui, vingt-sept légions de démons.

Démasqués, les démons entrent alors dans une lutte ouverte. De descentes aux enfers en expériences fortes de la grâce de Dieu, Francesco, au fil des exorcismes, se détache peu à peu de ce qui le tient captif. Il aura même des apparitions de Padre Pio et de saint Jean-Paul II.

Dans ce combat quotidien et éprouvant, il connaît l’incompréhension du corps médical, l’éloignement de certains amis et le rapprochement d’autres. Sa principale force ? Les sacrements, surtout celui du mariage : l’amour indéfectible de son épouse et son intercession.

Le parcours de Francesco, c’est une hymne à l’amour de Dieu, à la puissance de la prière, à la proximité du Ciel. Un témoignage puissant et vivifiant, qui se lit d’une traite.

PRÉAMBULE

Le début du changement

Ma vie change à 31 ans, le 29 décembre 2002, jour où une révélation traverse mes pensées de manière inattendue.
Mon épouse Daniela nous conduit d’Alcamo 4, la ville de Sicile où j’habite, en direction de Palerme. Ma mère est assise à côté d’elle. Si nous faisons ce trajet, c’est à cause du frère Ferro. Ce Jésuite avec qui je suis en contact depuis longtemps a insisté : « Francesco, c’est le moment d’aller à Palerme, à l’église du Sacré-Cœur, rencontrer le père Matteo La Grua. Lui seul peut t’aider. »

Les soixante kilomètres qui nous séparent de notre destination ne sont pas faciles. J’ai du mal à respirer et je n’arrête pas de parler. Je me lance dans des monologues difficiles à comprendre. Je ne fais que vouloir énerver ma mère et mon épouse dans la voiture. Évidemment, je ne vais pas à Palerme contre mon gré, mais j’ai aussi peur et j’ai envie de faire marche arrière.
Il y a quelque chose qui me trouble. Je me tourne d’un côté et de l’autre, mais je sais bien que ce quelque chose est à un endroit bien précis : en moi. Mon épouse regarde la route et essaie de ne pas m’écouter : elle doit, coûte que coûte, arriver à destination.

Au bout d’un peu moins d’une heure, la voiture s’arrête Place Noce, dans ce quartier de la Palerme ancienne au cœur d’une ville aujourd’hui très moderne. Une statue de la Madone est coincée entre les boulangeries, les poissonniers, les charrettes motorisées des vendeurs ambulants et les immeubles gris. Nous sommes arrivés. L’église dédiée au Sacré-Cœur, que tous les Palermitains appellent « la Noce », est devant nous, avec sa modeste façade, sa sacristie, son parloir.
Je n’ai jamais parlé avec le père La Grua. J’ai déjà participé à l’une ou l’autre de ses célébrations liturgiques, mais je ne lui ai jamais adressé la parole directement. De lui, je sais seulement que c’est un frère franciscain conventuel, qu’il est âgé, et qu’il a aujourd’hui pour seule tâche celle qui fait parler de lui au-delà de la Sicile et même de toute l’Italie : son ministère d’exorciste.

Le frère Ferro nous attend devant l’église. Je le vois de loin. Son visage me trouble et m’inquiète.
« Qu’est-ce qu’il me veut ? »
Je descends de voiture, et, sans que je puisse rien faire pour la contrôler, ma bouche commence à prononcer des mots de peur et de terreur.
« Qu’est-ce que je fais ici ? Allez-y, vous ! Moi, je n’entre pas dans cette église ! »
Le frère Ferro me prend par le bras. Je repousse son aide et je lui dis : « Tu ne voudrais quand même pas qu’on aille voir quelqu’un qui fait des prières comme toi ? »

Mais Daniela est décidée, je dois entrer. Elle ne sait pas ce qui m’attend, mais elle sait que je dois faire confiance au frère Ferro. Notre relation est de plus en plus difficile et le problème ne vient pas d’elle, mais de moi. Elle est prête à tout pour aller jusqu’au bout, pour que je redevienne Francesco, l’homme qu’elle a épousé il y a deux ans seulement, désireuse d’amour et de bonheur.

Nous entrons dans une grande pièce. Je parle sans m’arrêter, j’ironise dans des monologues de moins en moins compréhensibles, comme un fou dans son monde.
Dans la pièce, un prêtre de la paroisse assis sur un fauteuil roulant est en train de parler avec un groupe de personnes. Dès que je le vois, je sens grandir en moi une haine profonde, que je n’arrive pas à maîtriser ni à contenir. Un sentiment puissant, un fleuve qui essaie de sortir de mon corps pour engloutir cet homme tout de noir vêtu. Il me répugne, tout comme ce qu’il représente, et surtout son long habit de religieux.
« Ah, regarde à quoi tu es réduit », lui hurlé-je. Mais il ne réagit pas, il continue sans faire de commentaire. Il est bien sûr habitué à voir passer dans cette église des personnes comme moi qui viennent rencontrer le père La Grua.

Sur le mur en face de moi est attaché un crucifix. Je recule de peur. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je n’arrive pas à contrôler la situation : je sens en effet que je m’embrase.
Je crie : « Je brûle, je brûle ! » tandis qu’autour de moi se forme un cercle de lumière qui m’emprisonne. Je ne peux pas sortir. Je suis enfermé à l’intérieur et je brûle dans une terrible souffrance.
Que se passe-t-il ? Plus je m’approche du père La Grua, plus je suis dans la tourmente.

Maintenant, le feu me déchire la chair. Mais à un moment donné, sans que je sache comment l’expliquer, je parviens à m’extraire du cercle de lumière. Je regarde le frère Ferro et je lui dis : « J’ai réussi. J’ai été libéré. »
Pendant un moment, je me sens mieux.
Mais l’agitation revient. J’en comprends sans difficulté l’origine, c’est la rencontre avec le père La Grua qui m’agite. Ou plutôt, c’est la rencontre avec le père La Grua qui remue quelque chose qui vit à l’intérieur de moi. Il y a en moi une présence et je ne peux rien faire, seul, pour la chasser. C’est bien moi qui ai demandé à rencontrer le père Matteo mais, maintenant, ce qui est en moi se rétracte, a peur et tente de m’éloigner.

Le frère Ferro m’ouvre la voie en me prenant par le bras. La porte qui mène de la pièce vers la sacristie est ouverte. C’est là que nous devons entrer. C’est là que nous attend le vieil exorciste.
Il a quatre-vingt-huit ans. Il est assis au milieu de la sacristie. Il est petit, menu, il a sur la tête un chapeau rond en laine pour se protéger du froid. Il me regarde et me fait signe de m’asseoir sur une chaise à un mètre de lui. Je sens que je suis redevenu moi-même. Je suis conscient. Je peux parler et m’exprimer. Je comprends qu’en voiture et, juste avant, quand j’étais dans la pièce d’à côté, ça n’était pas moi qui parlais et m’agitais. Il y avait quelqu’un ou quelque chose en moi. Quelqu’un ou quelque chose qui n’étaient plus là. Ils sont partis. Ou ils se sont peut-être juste cachés.

Le frère Ferro s’assied à côté de moi. Près de lui se tiennent des assistants du père La Grua : deux hommes très costauds et trois femmes. Ma mère et Daniela restent un peu à l’écart. Daniela a réellement l’air effarée, elle ne comprend pas vraiment ce qui m’arrive. Surtout, elle ne sait pas ce qui m’attend.
Ce jour va être, pour elle également, une révélation puissante.

Le père La Grua prend l’initiative.
Il commence à me parler. Il s’enquiert de mon passé, me posant des questions précises qui me surprennent.
« As-tu déjà participé à des pratiques ésotériques ?
As-tu déjà pris part à des séances de satanisme ?
As-tu déjà lu des livres de magie ?
As-tu déjà consommé de la drogue ? »
Et ensuite des questions sur le sexe : « Es-tu déjà allé voir des prostituées ? As-tu déjà participé à des orgies ? »
Et je réponds à chacune des questions en toute sincérité : « Non, non, jamais. »

Le père La Grua n’est pas satisfait. Il est convaincu qu’il y a quelque chose d’obscur dans mon passé, à partir de quoi tout le mal qui me tourmente a commencé. Mais il ne parvient pas à comprendre ce que c’est. J’essaie moi-même de lui expliquer que je ressens des présences maléfiques en moi. Je lui dis que c’est bien pour cela que l’on m’a conduit jusqu’à lui.
Il arrête ses questions. Il comprend que mes réponses sont sincères. Et il commence à prier pour moi. Il me bénit et il prie.

C’est alors que quelque chose bouge. Celui ou ceux qui sont en moi commencent à sortir à découvert. Et ils attaquent.
Alors que le père Matteo prie, l’un d’entre eux prend possession de ma voix et hurle : « Que veux-tu de moi, Matt’ ? Fouineur ! Que veux-tu de moi ? »
Il m’est impossible de le faire taire, même si je suis parfaitement présent à moi-même. Je suis lucide, mais quelqu’un, en moi, se sert de ma bouche pour parler.
Le père La Grua continue à me poser des questions, et, juste au moment où il a terminé, j’arrive à reprendre possession de ma voix et à lui répondre. Je réponds, mais à peine ai-je fini de parler que celui qui est en moi reprend immédiatement l’initiative et recommence à insulter le vieil exorciste.
« Matt’, tu es un calomniateur ! Va-t’en, espèce de salaud ! Va-t’en ou je te tue ! »

C’est une sensation bizarre. Ce n’est pas toujours moi qui parle, c’est parfois moi, parfois pas moi. Je suis dissocié de moi-même, mais en même temps, je suis conscient de ma dissociation.
Mon esprit subit de grands tourments. Je me sens constamment arraché à moi-même, à mon corps et à mon esprit, déchiré en moimême ; la souffrance que je ressens n’est pas seulement spirituelle mais aussi physique. Les douleurs que ce constant « dedans et dehors » fait subir à mon esprit sont énormes, uniques, indescriptibles. J’ai toujours pensé que, si l’enfer existe, on y pâtit ces souffrances, des souffrances que quiconque fuirait à toutes jambes.

S’il me faut décrire ce que je ressens à chaque fois que le père La Grua me pose une question, je réponds : à chaque point d’interrogation correspond un pincement très douloureux en mon esprit. C’est une déchirure violente qui me permet de me réapproprier mes facultés pour un instant et de lui répondre sincèrement. Et puis, tout revient entre les mains de celui qui est en moi. Jusqu’à la question suivante où, après une violente lacération, je suis rendu à moi-même.

Pourquoi est-ce que j’arrive à lui répondre ? Comment suis-je assez fort pour étouffer les forces qui me possèdent ? La raison est simple : ce n’est pas moi qui suis fort. C’est le père La Grua qui a l’autorité nécessaire pour faire une brèche dans mon esprit ravagé et déchiré.

Plus le prêtre prie, plus la haine s’enflamme en moi : « Je vais te tuer, salaud ! Je vais te tuer ! Je te hais ! », crié-je avec force.
Mais je sais très bien que ce n’est pas moi qui crie. C’est quelqu’un en moi qui crie, qui hurle et surtout qui hait. Une haine profonde, inhumaine, une concentration de mal que les paramètres humains ne peuvent pas sonder.

La bataille est engagée : le père La Grua se bat contre celui ou ceux qui me possèdent.
Mais moi aussi, comme si j’étais la troisième roue du carrosse, je me bats, mon esprit est constamment remis en question par ceux qui me possèdent.

La question du père La Grua entre en moi comme une lame aiguisée, elle traverse la chair vivante : « Satan ! demande-t-il, es-tu seul ou y en a-t-il d’autres avec toi ? »
Cette fois-ci, le vieil exorciste ne m’a pas adressé la question à moi, mais à celui qui est en moi. La réponse qui sort de ma bouche est immédiate, je la formule sans le vouloir : « Je suis seul ! »
Le père La Grua est un exorciste expert. Il n’a pas confiance. Il lève la voix.
« Je te demande au nom de Jésus de me dire la vérité : es-tu seul ou y en a-t-il d’autres avec toi ? »
La réponse que je donne est inimaginable, mais c’est la réponse que celui qui est en moi ne peut pas ne pas prononcer face à l’autorité du père La Grua : « OK, Matt’, je vais te le dire ! »
Un silence lourd et sombre plane dans la sacristie, jusqu’aux mots qui stupéfient toutes les personnes présentes : « Je ne suis pas seul ! répond-il, nous sommes vingt-sept légions ! »
Le père Matteo acquiesce lentement. Et il dit : « C’est la vérité. »
Alors il se lève et il explique au frère Ferro que le « diagnostic » a de quoi l’inquiéter. Et je comprends que ce qu’il vient de faire sur moi est tout simplement un exorcisme.
Je mesure aussitôt contre qui je vais être contraint de lutter. Mais en même temps, c’est comme si le père Matteo avait semé quelque chose de nouveau en moi : comme s’il avait imprimé ses sceaux, ses marques qui, malgré une possession si grave et si profonde, ne me quitteront plus jamais.

La révélation de Satan change radicalement la perspective de ma vie, son passé et son avenir. Le 29 décembre 2002 est un jour comme un autre à Palerme. Mais pour moi, c’est un jour spécial. Le jour où, après de si nombreuses souffrances incomprises et incompréhensibles, le père Matteo La Grua, frère franciscain conventuel et exorciste, a réussi à faire que Satan dévoile cette vérité dont je n’avais eu jusqu’alors qu’une lointaine intuition : vingt-sept légions de démons, vingt-sept sections de la grande armée du mal dont le chef est Satan lui-même, sont en possession de mon corps, l’occupent, le traversent contre ma volonté et font de mon existence un enfer.

Il ne s’agit donc pas d’un seul esprit. Il s’agit plutôt de sections, de légions d’esprits guerriers comprimés en moi par Satan lui-même.
« Mon fils, me dit le père La Grua en m’embrassant, je suis âgé et je n’ai plus beaucoup d’énergie. Fais-toi aider par le frère Benigno. Beaucoup de prières seront nécessaires. »

PROLOGUE

À quatre ans

Août 1975. Une journée ensoleillée à Chicago, la plus grande ville de l’Illinois, et la troisième des États-Unis après New-York et Los Angeles.
Dans une grande maison de banlieue, une maison américaine typique avec son jardin et sa véranda en bois, habitent, d’un côté, Caterina avec son mari Antonio et, de l’autre, les parents de Caterina. Ce sont des amis de la famille qui ont depuis peu quitté notre ville d’Alcamo, en Sicile, et se sont installés aux États-Unis pour tenter leur chance en quête d’une vie plus aisée.

Caterina est pleine de vie et d’énergie quand elle entre dans l’appartement de ses parents. Elle s’enquiert de moi et de ma maman. Nous sommes arrivés à Chicago quelques jours auparavant, invités en retour d’une faveur : en effet, c’est ma mère qui, quelques années plus tôt, avait envoyé aux États-Unis la photo d’Antonio en le proposant comme époux à Caterina.
Caterina avait regardé la photo et avait instinctivement accepté. Et Antonio, un peu plus tard, avait rejoint Chicago pour se présenter. Les deux s’étaient plu, si bien qu’ils s’étaient naturellement mariés.

Dans les années soixante-dix, on arrangeait encore des mariages en Sicile. Malheureusement, les femmes ne jouissaient pas d’une entière liberté. C’était une chose normale, communément acceptée , sans problème et sans moralisme facile. D’ailleurs, ces mariages n’étaient pas toujours synonymes de malheur. Au contraire, parfois, les jeunes filles auxquelles leurs parents ou amis trouvaient « l’homme bien » à épouser découvraient qu’elles avaient fait le bon choix, qu’elles avaient dit oui à une possibilité qui correspondaient à leurs désirs et à leurs attentes.

Ma maman s’entretenait souvent au téléphone avec les parents de Caterina qui avaient quitté la Sicile depuis quelque temps. Antonio était lui aussi un ami de la famille. Il voulait se marier, tout comme Caterina, et c’est ainsi que ma maman avait fait ce qui lui semblait juste et légitime dans son cœur.

Il fait chaud à Chicago. La rue devant la maison, une rue américaine typique, très large et agrémentée de nombreux arbres soigneusement alignés, est déserte. Caterina entre avec un sac en bandoulière. Elle nous demande de sortir vite de la pièce pour venir la saluer.
« Ciao, Francesco, veux-tu venir avec moi dans les grands magasins ? Je dois faire des courses, si tu veux je peux t’emmener avec moi. Tu as déjà vu les grands magasins ? »
Je n’ai que quatre ans. Je ne sais absolument pas ce que sont les grands magasins. En Sicile, il n’y en a pas. Mais l’idée de sortir de la maison pour me promener m’intéresse. Je regarde ma maman qui est immédiatement d’accord.
« Va bene, Francesco, vas-y. Mais sois bien sage, moi je reste ici et je t’attends. »

Je n’ai jamais vu de ville aussi grande. Je n’ai jamais pensé que des gratte-ciels aussi hauts et imposants puissent exister. Le soleil réchauffe la route et donne à tout un bel aspect.
C’est vraiment bizarre, mais je ne me souviens de rien à partir du moment où j’ai franchi la porte. Je sais juste que je suis rentré avec un petit camion rouge et jaune dans la main, un cadeau de Caterina. Un petit camion que je prendrai avec moi dans l’avion de retour à Palerme et que, rentré de l’aéroport, je montrerai, enthousiaste, à mon père.

Ma maman se souvient que Caterina, contrairement à moi, ne porte rien du tout. C’est étrange : nous sommes sortis presque quatre heures pour faire des courses, et Caterina ne rapporte rien, mis à part son petit sac en bandoulière, avec probablement juste son portefeuille et les clés de la maison. Sur le moment, personne ne prête attention à ce détail. Mais il est particulièrement décisif.
Il faudra des années pour que tout devienne clair.
Ce n’est que bien plus tard que la vérité sur cet après-midi sera révélée.

Durant ces quatre heures, Caterina et moi ne sommes entrés dans aucun centre commercial. Et le petit camion, Caterina l’avait probablement acheté plus tôt.
Nous sommes allés ailleurs.
Cela semble impossible, mais c’est ainsi : ce que nous avons fait durant ces heures-là, un laps de temps très bref par rapport à toute une vie, va conditionner toute mon existence d’avant et après cette rencontre clarificatrice, des années plus tard, avec padre Matteo La Grua.

CHAPITRE 1

Les premières maladies

Je suis né le 19 octobre 1971 à Alcamo, au huitième mois de grossesse, deuxième de deux frères. Dans les heures qui suivent immédiatement l’accouchement, je suis transféré d’urgence à l’hôpital de Palerme et mis en couveuse. En effet, je ne pèse qu’un kilogramme quatre cents, trop peu pour survivre sans des soins adéquats.
Les premiers jours sont difficiles. Je perds constamment du poids, les médecins n’ont pas confiance et ils disent à ma maman et à mon papa : « Il ne va pas y arriver. »

Je dois mon salut à notre médecin de famille. Il vient me visiter à l’hôpital, et il suggère un médicament contre la dysenterie. Au bout de 8-10 jours, je reprends du poids, je vais mieux, je suis sauvé. Peu après, on me laisse sortir de l’hôpital et je rentre à la maison en pleine forme, à Alcamo.

Jusqu’à mes quatre ans, je grandis heureux et en bonne santé. Mon père est représentant commercial pour une entreprise importante de la région. Ma mère tient une boutique d’encadrement, une activité qui va tellement bien qu’elle « oblige » bientôt mon père à quitter son travail pour la rejoindre au magasin à plein temps.

Tout se passe très bien jusqu’au jour où, deux mois avant mes quatre ans, je pars en voyage avec ma maman aux États-Unis. Durant ce séjour d’un mois à Chicago va se produire un événement qui aura une influence négative sur toute la suite de ma vie. Quand je rentre en Sicile fin septembre, en effet, tout change.

Une vingtaine de jours après mon retour, au beau milieu de la nuit, j’ai ma première grave et violente crise respiratoire. Je manque d’air. Je tousse avec force, j’ai l’impression de mourir. On doit m’emmener d’urgence à l’hôpital où l’on décide de me traiter en m’injectant des corticoïdes en perfusion. Après quelques jours d’incertitude, le diagnostic est posé : asthme bronchique aigu. Je me souviens encore de ces mots : « Asthme bronchique », une maladie qui m’accompagnera pendant des années et des années.

À cette première hospitalisation succéderont de nombreuses autres, les crises respiratoires se répétant sans cesse.
La vie quotidienne n’est plus comme avant même si, en apparence, presque rien n’a changé par rapport au passé. Je me sens toujours fatigué, faible, j’ai aussi une constante douleur aux mollets qui ne me laisse jamais tranquille. Le médecin me dit que c’est un problème de circulation et il me prescrit des sachets de calcium. Et aussi une forte otite qui va et vient des années durant. Ma condition physique générale ne s’améliore pas ; au contraire, elle empire.

Je grandis vite, mais les maladies me tourmentent et m’accompagnent constamment. À l’asthme s’ajoute bientôt un problème dentaire. Mes gencives se rétractent jusqu’aux racines des dents. Je vais chez un dentiste qui demande immédiatement à ma maman : « Cet enfant n’abuse-t-il pas des chewing-gums ? Ses dents sont complètement abîmées.
— Non, répond ma mère. À vrai dire, il n’en prend jamais. Je lui en achète parfois un paquet, mais il les refuse toujours, je pense qu’il n’aime pas les chewing-gums. »

À sept ans, j’ai mes premières allergies cutanées. Sans aucune explication, tout mon corps se recouvre d’hématomes. Notre médecin de famille, qui m’examine à nouveau, me prescrit des antibiotiques puissants qui me soulagent effectivement. Mais cela ne fait qu’atténuer la douleur. Les hématomes ne disparaissent jamais complètement. Parfois, les démangeaisons sont insupportables, si bien qu’aux périodes plus critiques, je me gratte jusqu’au sang.

Des années durant, je dois aller voir le médecin de famille au moins deux fois par semaine pour l’asthme ou pour l’allergie. Bientôt, l’anxiété accompagne aussi mes journées. C’est un sentiment permanent d’agitation. Lorsque je mange, cette sensation est présente en moi. Elle s’installe entre mon estomac et mon sternum et ne me laisse aucun répit. J’ai du mal à digérer. Si je bois du vin, je souffre immédiatement de sensations de brûlure gênantes.
Ma mère se fait du souci, elle craint que mes résultats à l’école s’en ressentent. Mais à l’école, que ce soit au primaire qu’au collège, on accepte ma situation sans problème.

Avec le temps, j’apprends à bien gérer l’asthme. Les crises sont quotidiennes, parfois même toutes les quatre heures. Mais je parviens à les juguler, d’une part en buvant de l’eau et d’autre part en m’aidant avec de la cortisone et d’autres médicaments.

À l’école, mes camarades de classe sont conscients de mes difficultés. Tout le monde est au courant de mon problème, car il est difficile de le cacher. Ma respiration est toujours un peu laborieuse, surtout dans la phase expiratoire. C’est un son rude et vibrant, comme si j’essayais de boire de l’eau avec une paille dans un verre vide.

Les nuits également deviennent agitées. Je dors plusieurs heures, mais je ne peux jamais vraiment me reposer. Le sommeil est sans rêve.
À un certain moment, une chose étrange commence à m’arriver, qui se répète pendant plusieurs nuits. Je me réveille tous les matins complètement découvert. Un jour, ma mère essaie d’y mettre fin en poussant le lit contre un mur et en m’obligeant à m’endormir avec les couvertures bordées sous le matelas.
« Ça va ? me demande-t-elle ce jour-là avant de prendre congé. — Je me sens un peu serré, attaché, mais ça va », lui dis-je.

Délivré d’une multitude de démons

Francesco Vaiasuso

Editions des Béatitudes

272 p. – 13,5 x 21 cm – 20€

www.editions-beatitudes.com

Servir la vie dans le couloir de la mort

Servir la vie dans le couloir de la mort

Dale Recinela

Editions des Béatitudes

232 p. – 13,5 x 21 cm – 19€

www.editions-beatitudes.com

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