Livres de Jacques Philippe
Sélection des Editions des Béatitudes
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Recherche la paix
Un incontournable pour acquérir et conserver la paix dans nos vies. À lire et relire sans modération. Un guide traduit dans une trentaine de langues.
Nous vivons une époque d’agitation et d’inquiétude. Cette tendance se manifeste jusque dans notre vie spirituelle : notre recherche de Dieu, de la sainteté, du service du prochain est agitée et anxieuse, au lieu d’être confiante et paisible. Mais comment faire pour traverser les moments de trouble et de peur, tout en restant dans la confiance et l’abandon ? C’est ce que nous enseigne ce petit traité sur la paix du cœur.
À travers des situations concrètes de notre vie quotidienne, l’auteur nous invite à réagir selon l’Évangile. Car si la paix intérieure est pur don de Dieu, elle est à rechercher et à poursuivre sans cesse ! Ce best-seller en version augmentée est là pour nous y aider.
Recherche la paix
Jacques Philippe
Editions des Béatitudes
152 p. – 11,5 x 17,5 cm – 9,90€
La liberté intérieure
Un livre simple, concret et abordable qui a déjà transformé de nombreuses vies ! Pour ne plus vivre à l’étroit dans son cœur.
Ce petit livre aborde un thème fondamental de l’existence chrétienne, celui de la liberté intérieure. Le but est simple : découvrir que, même dans les circonstances extérieures les plus défavorables, nous disposons en nous-mêmes d’un espace de liberté que personne ne peut nous ravir, car Dieu en est la source et le garant. Dès lors, nous pouvons garder confiance et avancer malgré les souffrances que nous rencontrons inévitablement.
Cette liberté intérieure se conquiert dans la mesure où la foi, l’espérance et l’amour se fortifient en nous. Ce dynamisme des « vertus théologales » est le cœur de la vie spirituelle et permet d’accéder à la glorieuse liberté des enfants de Dieu.
INTRODUCTION
« Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. »
Saint Paul
« Nous offrirons à Dieu notre volonté, notre raison, notre intelligence, tout notre être par les mains et le cœur de la Sainte Vierge. Alors notre esprit possédera cette liberté précieuse d’âme, si étrangère à la tension anxieuse, à la tristesse, à la dépression, à la contrainte, à la petitesse d’esprit. Nous naviguerons dans l’abandon, nous libérant de nous-mêmes pour nous attacher à Lui, l’Infini. »
Mère Yvonne-Aimée de Malestroit
Ce petit livre veut aborder un thème fondamental de l’existence chrétienne, celui de la liberté intérieure. Le but est simple : il me paraît essentiel que chaque chrétien découvre que, même dans les circonstances extérieures les plus défavorables, il dispose en lui-même d’un espace de liberté que personne ne peut lui ravir, car c’est Dieu qui en est la source et le garant. Sans cette découverte, nous serons toujours à l’étroit dans la vie et nous ne goûterons jamais un vrai bonheur. Au contraire, si nous avons su déployer en nous cet espace intérieur de liberté, bien des choses sans doute nous feront souffrir, mais rien ne pourra véritablement nous opprimer ni nous étouffer.
L’affirmation fondamentale que nous désirons développer est simple, mais d’une très grande portée : l’homme conquiert sa liberté intérieure dans l’exacte mesure où la foi, l’espérance et l’amour se fortifient en lui. Nous mettrons en lumière de manière concrète combien le dynamisme de ce que l’on appelle classiquement les « vertus théologales » est le cœur de la vie spirituelle, et manifesterons aussi le rôle clé de la vertu d’espérance dans notre croissance intérieure. Cette vertu d’espérance ne peut vraiment se déployer qu’en lien avec la pauvreté de cœur, ce qui veut dire que notre ouvrage peut être aussi considéré comme un commentaire de la première béatitude : « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux. »
Nous reprendrons en les approfondissant certains thèmes que nous avons traités dans des livres précédents, sur la paix intérieure, la vie de prière, et la docilité au Saint-Esprit.
En ce troisième millénaire, nous souhaitons que ce livre soit une aide pour ceux qui désirent se rendre disponibles à ces merveilleux renouvellements intérieurs que le Saint-Esprit veut opérer dans les cœurs, et accéder ainsi à la glorieuse liberté des enfants de Dieu.
Chapitre 1
LIBERTÉ ET ACCEPTATION
1. La quête de la liberté
La notion de liberté peut sembler un lieu de rencontre privilégié entre la culture moderne et le christianisme. Celui-ci se propose en effet comme un message de liberté et de libération. Il suffit pour en être convaincu d’ouvrir le Nouveau Testament, où les mots « libre », « liberté », « affranchir » sont fréquemment utilisés : « La vérité vous libérera », dit Jésus en saint Jean. Saint Paul affirme : « Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » et ailleurs : « C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. » La loi chrétienne est appelée par saint Jacques une « loi de liberté ». Reste à savoir quelle est la nature véritable de cette liberté ; nous essayerons de la comprendre.
Quant à la culture moderne, elle est marquée depuis quelques siècles, comme chacun peut le constater avec évidence, par une forte aspiration à la liberté. On sait cependant combien la notion de liberté peut être porteuse d’ambiguïtés, et conduire à des égarements qui ont produit des aliénations terribles et causé la mort de millions de personnes. Le XXe siècle en aura été un témoin hélas privilégié. Mais le désir de liberté continue à se manifester dans tous les domaines : social, politique, économique, psychologique. Sans doute s’exprime-t-il autant parce que, malgré tous les « progrès » réalisés, il reste insatisfait…
Au plan moral, on a l’impression que la seule valeur qui fasse encore un peu l’unanimité en ce début du troisième millénaire, est celle de la liberté : tout le monde est à peu près d’accord pour estimer que le respect de la liberté d’autrui reste une norme éthique fondamentale. Cela est sans doute plus théorique que réel – le libéralisme occidental étant de plus en plus totalitaire à sa manière –, et peut-être même une simple manifestation de cet égocentrisme foncier auquel est arrivé l’homme moderne, pour qui le respect de la liberté de chacun serait moins la reconnaissance d’une exigence éthique qu’une revendication individualiste : que personne ne se mêle de m’empêcher de faire ce dont j’ai envie !
Liberté et bonheur
Il faut cependant noter que cette aspiration à la liberté si forte chez l’homme contemporain, même si elle comporte une bonne part d’illusion et se réalise parfois dans des voies erronées, recèle quelque chose de très juste et de très noble.
En effet, l’homme n’a pas été créé pour être un esclave, mais pour dominer sur la création. La Genèse le dit explicitement. Il n’est pas fait pour mener une vie terne, étriquée, enserrée dans un espace étroit, mais il a été créé pour « vivre au large ». Les espaces confinés lui sont insupportables, tout simplement parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, et qu’il y a en lui un besoin irrépressible d’absolu et d’infini. C’est sa grandeur, et parfois son malheur.
L’être humain manifeste aussi une telle soif de liberté parce que son aspiration la plus fondamentale est l’aspiration au bonheur ; et il pressent qu’il n’y a pas de bonheur sans amour, et pas d’amour sans liberté. Ce qui est parfaitement exact. L’homme a été créé par amour, et pour aimer, et il ne peut trouver le bonheur qu’en aimant et en étant aimé. Comme le dit sainte Catherine de Sienne, l’homme ne saurait vivre sans aimer. Son problème vient de ce que souvent il aime de travers ; il s’aime lui-même égoïstement, et se trouve en fin de compte frustré, car seul un authentique amour peut combler.
S’il est vrai que seul l’amour peut combler, il n’y a pas d’amour sans liberté : un amour qui procède de la contrainte, ou de l’intérêt, ou de la seule satisfaction d’un besoin, ne mérite pas le nom d’amour. L’amour ne se prend pas, ne s’achète pas non plus. Il n’y a d’amour véritable, et donc heureux, qu’entre des personnes qui disposent librement d’elles-mêmes pour se donner l’une à l’autre.
On pressent ainsi la valeur extraordinaire de la liberté : elle donne son prix à l’amour, et l’amour est la condition du bonheur. C’est sans doute l’intuition, même confuse, de cette vérité, qui fait que l’homme attache une telle importance à la liberté, et de ce point de vue on ne peut pas lui donner tort !
Mais comment accéder à cette liberté qui permet l’épanouissement de l’amour ? Pour aider ceux qui veulent atteindre ce but, nous allons commencer par évoquer certaines illusions bien répandues, dont personne n’est totalement indemne, mais dont il est nécessaire de sortir pour jouir d’une liberté véritable.
Liberté : revendication d’autonomie ou accueil d’une dépendance ?
Si l’idée de liberté semble comme nous l’avons dit présenter un terrain de rencontre entre le christianisme et la culture moderne, elle est aussi peut-être le point où ils divergent de la manière la plus radicale. Pour l’homme moderne, être libre signifie souvent pouvoir se débarrasser de toute contrainte et de toute autorité : « Ni Dieu, ni maître. » Pour le christianisme au contraire, on ne peut trouver la liberté que dans une soumission à Dieu, cette « obéissance de la foi » dont parle saint Paul. La liberté véritable est moins une conquête de l’homme qu’un don gratuit de Dieu, un fruit de l’Esprit Saint, reçu dans la mesure où l’on se situe dans une dépendance aimante vis-à-vis de son Créateur et Sauveur. Là se manifeste à plein le paradoxe évangélique : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. » En d’autres termes, qui veut à tout prix préserver et défendre sa liberté la perdra, mais qui accepte de la « perdre » en la remettant avec confiance entre les mains de Dieu la sauvera : elle lui sera restituée, infiniment plus belle et profonde, comme un merveilleux cadeau de la tendresse divine. Comme nous le verrons, notre liberté est en fait proportionnelle à l’amour et à la confiance filiale qui nous attachent à notre Père du Ciel.
L’expérience vivante des saints nous encourage : ils se sont donnés à Dieu sans réserve, ne désirant faire que sa volonté, et en retour ont reçu progressivement le sentiment de jouir d’une immense liberté, que rien au monde ne pouvait leur ravir, d’où un bonheur intense. Comment cela est-il possible ? Nous essaierons de le comprendre peu à peu.
Liberté extérieure ou intérieure ?
Une autre illusion fondamentale relative à la notion de liberté est de faire de cette dernière une réalité extérieure, dépendant des circonstances, et non une réalité d’abord intérieure. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, nous reproduisons le drame expérimenté par saint Augustin : « Tu étais au-dedans de moi quand j’étais au-dehors, et c’est dehors que je te cherchais ! »
Expliquons-nous. Le plus souvent, nous avons l’impression que ce qui limite notre liberté, ce sont les circonstances qui nous environnent : les contraintes que nous impose la société, les obligations de toutes sortes que les autres font peser sur nous, telle ou telle limitation dont nous sommes prisonniers concernant nos possibilités physiques, notre santé, etc. Pour trouver notre liberté, il faudrait alors éliminer ces contraintes et limitations. Quand nous nous sentons quelque peu « étouffés » dans des circonstances dont nous sommes prisonniers, nous en voulons aux institutions ou aux personnes qui semblent en être la cause. Que de ressentiments entretenus ainsi envers tout ce qui ne va pas selon notre gré dans la vie et nous empêche d’être libres comme nous le souhaiterions !
Cette manière de voir les choses comporte certainement une part de vérité. Il y a parfois certaines limitations auxquelles il faut remédier, ou des contraintes à franchir pour conquérir sa liberté. Mais il y a aussi une grande part d’illusion qu’il est nécessaire de démasquer, sous peine de ne jamais goûter la liberté véritable. Même si venait à disparaître tout ce que nous considérons dans notre vie comme empêchement à notre liberté, cela ne nous garantit en rien de trouver la pleine liberté à laquelle nous aspirons. Quand on repousse des limites, on en trouve d’autres un peu plus loin. On risque donc, en restant dans la problématique décrite ci-dessus, de se trouver dans un processus sans fin et une insatisfaction permanente. Nous buterons toujours sur des contraintes douloureuses. On peut s’affranchir d’un certain nombre d’entre elles, mais pour en trouver d’autres plus inflexibles : les lois de la physique, les limites de la condition humaine, de la vie en société…
Libération ou suicide ?
Le désir de liberté qui habite le cœur de l’homme contemporain se traduit ainsi souvent par une tentative désespérée pour franchir les limites dans lesquelles il se considère comme enfermé. On veut aller toujours plus loin, plus vite, avoir une plus grande puissance de transformer la réalité. Cela se ressent dans tous les domaines de l’existence. On croit qu’on sera plus libre quand les « progrès » de la biologie permettront de choisir le sexe des enfants. On imagine trouver la liberté en essayant d’aller toujours au-delà de ses possibilités. Non content de faire de l’alpinisme « normal », on se lance dans l’alpinisme « extrême », jusqu’au jour où l’on va un peu trop loin, et l’exaltante aventure se conclut par une chute mortelle. Ce côté suicidaire d’une certaine recherche de la liberté est évoqué de manière significative par la dernière scène du film Le grand Bleu : le héros du film, fasciné par l’aisance et la liberté qu’ont les dauphins de se mouvoir dans le fond des océans, finit par les suivre. Le film oublie de dire l’évidence : ce faisant il se condamne à une mort certaine ! Combien de jeunes tués par des excès de vitesse ou des overdoses d’héroïne, à cause d’une aspiration à la liberté qui n’a pas su trouver les chemins authentiques pour se réaliser. Celle-ci n’est-elle alors qu’un songe auquel il vaut mieux renoncer pour se contenter d’une vie terne et médiocre ? Certainement pas ! Mais il faut découvrir en soi-même et dans une relation intime à Dieu la liberté véritable.
C’est dans vos cœurs que vous êtes à l’étroit
Pour tenter de faire comprendre quelle est la nature de cet espace de liberté intérieure que chacun porte en soi et que personne ne peut lui ravir, je voudrais raconter une petite expérience que j’ai faite, concernant sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et qui m’a beaucoup instruit.
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus est pour moi depuis de nombreuses années une amie très chère, et j’ai énormément appris à son école de simplicité et de confiance évangélique. Lors d’une des premières occasions où ses reliques ont quitté le Carmel pour se rendre dans une des villes qui les avaient demandées – il s’agissait, je crois, de Marseille –, je me trouvais à Lisieux. Les sœurs carmélites ont fait appel à des frères de la Communauté des Béatitudes pour les aider à transporter le lourd et précieux reliquaire dans la voiture qui devait le conduire à destination. Je me suis porté volontaire pour cette tâche sympathique, et cela m’a donné l’occasion inattendue d’entrer dans la clôture du Carmel de Lisieux, et de découvrir avec joie et émotion les lieux mêmes où a vécu Thérèse : l’infirmerie, le cloître, le lavoir, le jardin du Carmel avec l’allée des marronniers, tous lieux que je connaissais par l’évocation qu’en fait notre sainte dans ses Manuscrits autobiographiques. Une chose m’a frappé : les lieux étaient bien plus petits que ce que j’avais pu imaginer. Thérèse par exemple, à la fin de sa vie, évoque avec humour les sœurs passant lui faire un brin de causette en allant faire les foins, mais le grand pré à faner que je m’étais représenté n’est en fait qu’un mouchoir de poche !
Ce fait anodin, de l’étroitesse des lieux où a vécu Thérèse, m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai réalisé à quel point Thérèse a vécu dans un monde humainement bien réduit : un petit Carmel de province à l’architecture banale, un minuscule jardin, une petite communauté faite de religieuses dont l’éducation, la culture, les manières étaient souvent bien pauvres, un climat où le soleil est loin de prédominer… Et une existence si brève dans ce monastère : dix ans ! Pourtant, et c’est ce paradoxe qui m’a frappé, quand on lit les écrits de Thérèse, on ne ressent absolument pas l’impression d’une vie qui se serait déroulée dans un monde étriqué, bien au contraire. Si on dépasse certaines limites de style, on perçoit dans sa manière de s’exprimer, dans sa sensibilité spirituelle, une impression d’ampleur, de dilatation merveilleuse. Thérèse vit dans des horizons très larges, qui sont ceux de la miséricorde infinie de Dieu et de son désir sans limite de l’aimer. Elle se sent comme une reine qui a le monde entier à ses pieds, car elle peut tout obtenir de Dieu et, par l’amour, se rendre en tous les points de l’univers où un missionnaire a besoin de sa prière et de ses sacrifices !
Il y aurait une étude philologique à faire sur l’importance des termes qui, chez Thérèse, expriment la dimension illimitée de l’univers spirituel dans lequel elle se meut : « horizons infinis », « désirs immenses », « océans de grâces », « abîmes d’amour », « torrents de miséricorde » et ainsi de suite. Le Manuscrit B en particulier, où Thérèse raconte la découverte de sa vocation au cœur de l’Église, est très révélateur. Il y a bien sûr chez elle la souffrance, la monotonie du sacrifice, mais tout cela est dépassé et transfiguré par l’intensité de sa vie intérieure.
Pourquoi le monde de Thérèse, humainement si étroit et pauvre, donne-t-il pourtant le sentiment d’être si ample et si dilaté ? Pourquoi une telle impression de liberté se dégage-t-elle du récit qu’elle fait de sa vie au Carmel ?
Tout simplement parce que Thérèse aime avec intensité. Elle est embrasée d’amour pour Dieu, de charité envers ses sœurs, elle porte l’Église et le monde tout entier dans une tendresse de mère. Voilà son secret : elle n’est pas à l’étroit dans son petit couvent, car elle aime. L’amour transfigure tout et met une note d’infini dans les choses les plus banales. Tous les saints ont fait la même expérience : « L’amour est un mystère qui transfigure tout ce qu’il touche en des choses belles et agréables à Dieu. L’amour de Dieu rend l’âme libre. Elle est comme une reine, qui ne connaît pas la contrainte de l’esclavage », s’exclame sainte Faustine dans son journal spirituel.
Réfléchissant sur cela, m’est revenue à la pensée une phrase de saint Paul adressée aux chrétiens de Corinthe : « Vous n’êtes pas à l’étroit chez nous ; c’est dans vos cœurs que vous êtes à l’étroit. »
Bien souvent, nous nous trouvons à l’étroit dans notre situation, notre famille, notre environnement. Mais peut-être le vrai problème est-il ailleurs : c’est en fait dans notre cœur que nous sommes à l’étroit, c’est là l’origine de notre manque de liberté. Si nous aimions davantage, l’amour donnerait des dimensions infinies à notre vie, et nous ne nous sentirions plus aussi à l’étroit.
Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas parfois des situations objectives à changer, des circonstances opprimantes ou étouffantes auxquelles il faille remédier pour que le cœur éprouve une réelle liberté intérieure. Mais je crois que bien souvent aussi nous sommes dans une certaine illusion. Nous accusons l’environnement, alors que la vraie question est ailleurs. Notre manque de liberté vient d’un manque d’amour : nous estimons être victimes d’un contexte désavantageux, alors que le problème véritable – comme les solutions – est en nous-mêmes. C’est notre cœur qui est prisonnier de son égoïsme ou de ses peurs et qui doit changer, apprendre à aimer en se laissant transformer par le Saint-Esprit ; c’est le seul moyen de sortir du sentiment d’étroitesse dans lequel nous nous trouvons pris. Qui ne sait pas aimer se trouvera toujours défavorisé et se sentira à l’étroit partout ; celui qui sait aimer ne se trouvera à l’étroit nulle part. Voilà ce que m’a enseigné la Petite Thérèse. Elle m’a fait comprendre aussi une autre chose importante, mais que nous développerons plus loin : notre incapacité à aimer provient le plus souvent de nos manques de foi et de nos manques d’espérance.
La liberté intérieure
Jacques Philippe
Editions des Béatitudes
216 p. – 11,5 x 17,5 cm – 11€
Du temps pour Dieu
L’outil indispensable pour persévérer dans notre vie de prière et grandir dans l’intimité avec Dieu. Un best-seller incontournable en version augmentée.
Alors que yoga, zen, relaxation et autre méditation orientale font recette en Occident, à grand renfort de concentration mentale et techniques aussi diverses qu’onéreuses, l’oraison – pur don gratuit de l’Amour de Dieu – continue d’animer et de faire vivre les saints, ces vrais amis de Dieu que nous sommes tous en devenir.
Dans l’oraison, « l’essentiel n’est pas de penser beaucoup, mais d’aimer beaucoup » nous dit sainte Thérèse d’Avila. Humilité, amour et fidélité, telles sont les seules « qualités » requises pour accéder à cette source intarissable qu’est le cœur de Dieu.
Un best-seller incontournable, riche en exemples et en conseils concrets.
Chapitre 2
COMMENT EMPLOYER LE TEMPS D’ORAISON
1. Introduction
Abordons maintenant la question principale à laquelle il nous faut tenter de répondre : j’ai décidé de consacrer tous les jours une demi-heure ou une heure à l’oraison, comment est-ce que je dois m’y prendre ? Que dois-je faire pour bien employer ce temps de l’oraison ?
Y répondre n’est pas très facile pour plusieurs raisons.
Tout d’abord parce que les âmes sont très différentes. Il y a plus de différences entre les âmes qu’il n’y en a entre les visages. La relation de chacune avec Dieu est unique, sa prière aussi par voie de conséquence. On ne peut pas tracer un chemin, une façon de faire qui vaille pour tous, ce serait un manque de respect de la liberté et de la diversité des cheminements spirituels.
C’est à chaque croyant de découvrir, sous la motion et dans la liberté de l’Esprit, selon quelles voies Dieu veut le conduire. Ensuite, il faut savoir que la vie d’oraison est soumise à des évolutions, des étapes. Ce qui vaut à un certain moment de la vie spirituelle ne vaut plus à un autre moment. La conduite à tenir dans l’oraison peut être très différente selon que l’on est au début du chemin ou que le Seigneur a déjà commencé de nous introduire dans certains états particuliers, certaines « demeures » comme dirait sainte Thérèse d’Avila. Parfois il faut agir, parfois il faut se contenter de recevoir. Parfois il faut se reposer, parfois il faut combattre.
Enfin, ce qui se vit dans l’oraison est difficile à décrire, et souvent au-delà de la conscience claire de celui qui fait oraison. Il s’agit de réalités intimes, mystérieuses, que le langage humain ne peut pas complètement cerner. On n’a pas toujours les mots pour dire ce qui se passe entre l’âme et son Dieu.
Ajoutons de plus que toute personne qui parle de la vie d’oraison en parle à travers ce qu’elle a expérimenté, ou ce qu’elle a constaté chez d’autres qui se sont confiés à elle. Tout cela reste très limité par rapport à la diversité et à la richesse des expériences possibles.
Malgré ces obstacles, nous allons aborder le sujet, en espérant simplement que le Seigneur nous fera la grâce de présenter quelques indications qui, si elles ne doivent en aucun cas être considérées comme des réponses complètes et infaillibles, pourront cependant être source de lumière et d’encouragement pour le lecteur de bonne volonté.
2. Quand la question ne se pose pas
Nous sommes en train de nous demander comment nous devons occuper le temps de l’oraison. Avant de continuer à traiter ce sujet, il faut quand même bien remarquer que, parfois, cette question ne se pose pas. C’est peut-être cela qu’il faut considérer en premier.
La question ne se pose pas quand l’oraison coule de source, si l’on peut dire ; il y a une communion amoureuse qui se vit avec Dieu sans qu’on ait à se demander comment occuper le temps. C’est ce qui devrait même toujours se passer, l’oraison étant, selon la définition de sainte Thérèse d’Avila, « un commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé ». Quand deux personnes s’aiment profondément, elles n’ont en général pas trop de problèmes pour savoir comment vivre les moments où elles se retrouvent… Parfois, d’ailleurs, être ensemble suffit à les combler sans qu’elles aient rien d’autre à faire ! Mais souvent, hélas ! notre amour pour Dieu est bien faible et nous n’en sommes pas là.
Pour en revenir à l’oraison « qui coule toute seule », cette communion avec Dieu qui est donnée et qu’il n’y a qu’à accueillir, il faut noter qu’elle peut se situer à différents degrés du cheminement spirituel et être de natures bien diverses.
Il y a le cas de la personne fraîchement convertie, tout enthousiaste de sa découverte récente de Dieu, pleine de la joie et de la ferveur du néophyte. Pas de problème pour son oraison : elle est portée par la grâce, tout heureuse de consacrer du temps à Jésus, elle a mille choses à lui dire et à lui demander, elle est pleine de sentiments d’amour et de pensées réconfortantes. Qu’elle jouisse alors sans scrupules de ce moment de grâce, qu’elle en remercie le Seigneur, mais reste humble et prenne bien garde de se croire sainte parce qu’elle est pleine de ferveur, et de juger son prochain comme étant moins zélé qu’elle ! La grâce des premiers temps de la conversion n’a pas enlevé les défauts et les imperfections, elle ne fait que les masquer. Et cette personne ne devra pas s’étonner si, un beau jour, sa ferveur disparaît, si des imperfections dont elle se croyait délivrée par sa conversion ressurgissent avec une violence imprévisible. Qu’alors elle persévère et sache tirer profit du désert et de l’épreuve, comme elle a su profiter du temps de la bénédiction.
Un autre cas où la question ne se pose pas se situe si l’on peut dire à l’autre extrémité du cheminement. C’est celui où l’emprise de Dieu sur la personne en oraison est telle qu’elle ne peut résister ni rien faire d’elle-même : ses puissances sont liées, elle ne peut que se livrer et consentir à la présence de Dieu qui l’envahit tout entière. Cette personne n’a rien à faire, sinon à dire oui ; il faudra cependant qu’elle s’ouvre à un père spirituel pour recevoir confirmation de l’authenticité des grâces qu’elle reçoit, car on n’est plus à ce moment dans les voies communes, et il est bon de s’en ouvrir à quelqu’un. Les grâces extraordinaires dans l’oraison sont souvent accompagnées de combats et de doutes quand elles cessent, d’incertitudes quant à leur cause et, parfois, seule l’ouverture d’âme peut rassurer quant à l’origine divine de ces grâces et rendre libre de les accueillir pleinement.
Parlons maintenant d’un cas intermédiaire, très fréquent en revanche. Il est bon d’en parler, car cette situation que nous allons décrire se manifeste parfois dans ses débuts de manière imperceptible, et il peut y avoir des doutes, voire des scrupules quant à la conduite à tenir : la personne ne sait pas si elle fait bien ou mal, mais de toute façon elle n’a pas tellement le choix. Expliquons-nous. Il s’agit de cette situation dans laquelle l’Esprit Saint commence à faire entrer quelqu’un dans une oraison plus passive, après tout un temps où sa prière a été plutôt « active », en ce sens que cette prière consistait principalement en une certaine activité propre (faite de réflexions, de méditations, de dialogue intérieur avec Jésus, d’actes de la volonté tels que s’offrir à lui, etc.).
Et voilà qu’un beau jour, de façon souvent imperceptible au départ, la manière de prier se transforme. La personne éprouve de la difficulté à méditer, à discourir, elle entre dans une certaine sécheresse et se sent plutôt inclinée à rester là devant le Seigneur sans rien faire ni rien dire, sans rien penser de spécial, mais dans une sorte d’attitude paisible faite d’attention globale et aimante à Dieu. Cette attention amoureuse, qui procède du cœur plus que de l’intelligence, est d’ailleurs quasi imperceptible. Elle peut devenir plus forte par la suite, une sorte d’inflammation d’amour, mais en général, au début, elle est presque insensible. Et si l’âme cherche à faire autre chose, à reprendre une prière plus « active », elle n’y arrive pas, elle aura presque toujours tendance à retourner à cet état que nous avons décrit. Mais elle aura parfois des scrupules, car elle a l’impression de ne plus rien faire, alors qu’auparavant, elle faisait quelque chose.
Quand l’âme se trouve dans cet état, eh bien ! il faut tout simplement qu’elle y reste, sans s’inquiéter et sans s’agiter ni remuer. Dieu veut alors l’introduire dans une oraison plus profonde, et c’est une très grande grâce. L’âme doit se laisser faire et suivre son inclination à rester passive. Qu’il y ait dans le fond de son cœur cette orientation paisible vers Dieu suffit pour qu’elle soit en oraison. Ce n’est plus le moment d’agir par elle-même, par ses propres facultés et capacités, c’est le moment de laisser Dieu agir. Notons bien que cet état n’est pas l’emprise totale de Dieu dont nous avons parlé précédemment. L’intelligence et l’imagination continuent à exercer une certaine activité : il y a des pensées, des images qui passent, qui vont et viennent, mais à un niveau superficiel, sans que la personne suive vraiment ces pensées et images plutôt involontaires. L’important n’est pas ce mouvement (inévitable) de l’esprit, mais l’orientation profonde du cœur vers Dieu.
Voilà donc envisagées un certain nombre de situations où, en fait, il n’y a pas à se poser la question : « Comment occuper le temps de l’oraison » parce que la réponse est déjà donnée.
Reste le cas où la question se pose. C’est en gros celui de la personne pleine de bonne volonté, mais qui n’est pas (pas encore !) enflammée d’amour pour Dieu, qui n’a pas encore reçu la grâce d’une prière passive, mais qui a compris l’importance de l’oraison et désire s’y adonner régulièrement, tout en ne sachant pas très bien comment s’y prendre. Que conseiller à cette personne ?
Nous n’allons pas répondre directement à la question, en disant : pendant le temps de l’oraison, faites ceci ou cela, priez de telle ou telle manière. Il nous semble plus judicieux de commencer par donner les principes directeurs qui doivent guider d’âme en ce qui concerne son activité durant l’oraison.
Dans le chapitre précédent, nous avons expliqué quelles sont les attitudes de base qui doivent orienter l’âme qui aborde l’oraison, attitudes effectivement valables pour toute forme de prière et même pour l’existence chrétienne dans son ensemble, comme nous l’avons dit. Ce qui compte surtout étant, nous le redisons, non pas le comment, les recettes, mais le climat si l’on peut dire, l’état d’esprit dans lesquels aborder la vie de prière. Car c’est la justesse de ce climat qui conditionne la persévérance dans l’oraison ainsi que sa fécondité.
Nous allons maintenant faire un peu de même, c’est-à-dire donner un certain nombre d’orientations, qui, prises toutes ensemble, définissent non plus un climat, mais plutôt une sorte de paysage intérieur, avec ses points de repère, ses chemins, paysage intérieur que celui qui désire faire oraison pourra librement parcourir selon l’étape où il en est de son cheminement et selon l’impulsion du Saint-Esprit. Connaître au moins partiellement ces points de repère permettra au fidèle de s’orienter, de comprendre de lui-même ce qu’il doit faire dans l’oraison.
Ce « paysage intérieur » de la vie d’oraison du chrétien est comme défini et modelé par un certain nombre de vérités théologiques que nous allons énoncer et expliquer maintenant.
3. Primat de l’action divine
Le premier principe est simple, mais très important : Ce qui compte dans l’oraison, ce n’est pas tant ce que nous faisons que ce que Dieu fait en nous pendant ce temps.
C’est très libérateur de le savoir parce que, parfois, nous sommes incapables de faire quoi que ce soit dans l’oraison. Cela n’a rien de dramatique, car si nous ne pouvons rien faire, Dieu, lui, peut toujours faire et fait toujours quelque chose dans le profond de notre être, même si nous ne nous en rendons pas compte. L’acte essentiel de l’oraison, en fin de compte, est de se mettre et de se tenir en la présence de Dieu. Or, Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Cette présence, parce qu’elle est présence du Dieu vivant, est agissante, vivifiante, guérissante, sanctifiante. On ne peut pas se tenir devant le feu sans être réchauffé, on ne peut pas s’exposer au soleil sans bronzer. Du moment qu’on reste là et qu’on conserve une certaine immobilité et une certaine orientation…
Si notre oraison consiste simplement en ceci : nous tenir devant Dieu sans rien faire, sans penser à rien de spécial, sans sentiments particuliers, mais dans une attitude profonde du cœur de disponibilité, d’abandon confiant, eh bien ! nous n’avons rien de mieux à faire. Nous laissons ainsi Dieu agir dans le secret de notre être, et c’est ce qui compte le plus en définitive.
Ce serait une erreur de mesurer la valeur de notre oraison à ce que nous avons fait durant ce temps, d’avoir l’impression qu’elle est bonne et utile si nous avons dit et pensé beaucoup de choses, et de nous désoler si nous n’avons été capables de rien. Il se peut très bien que notre prière ait été misérable et que, durant ce temps, secrètement et invisiblement, Dieu ait fait des choses prodigieuses dans le fond de notre âme, dont bien plus tard seulement nous verrons les fruits… Car tous les biens immenses dont l’oraison est la source ont comme cause non pas nos pensées ou notre action, mais l’opération souvent secrète et invisible de Dieu dans notre cœur. Bien des fruits de notre oraison, nous ne les verrons que dans le Royaume !
La petite Thérèse était très consciente de cela. Elle avait un problème dans sa vie de prière : elle s’endormait ! Ce n’était pas sa faute, elle était entrée au Carmel encore toute jeune et manquait de sommeil pour son âge… Cette faiblesse ne la désolait pas tellement :
« Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu’ils dorment que lorsqu’ils sont éveillés ; je pense que, pour faire des opérations, les médecins endorment leurs malades. Enfin, je pense que “le Seigneur voit notre fragilité, qu’il se souvient que nous ne sommes que poussière”. »
Dans l’oraison, la composante passive est la plus importante. Il s’agit moins de faire quelque chose que de nous livrer à l’action de Dieu. Parfois, nous devons préparer ou seconder cette action de Dieu par notre propre activité, mais bien souvent nous n’avons qu’à y consentir passivement, et c’est alors que se passent les choses les plus importantes. Il est même nécessaire parfois que notre opération propre soit empêchée pour que Dieu puisse agir librement en nous. C’est cela, comme l’a très bien montré saint Jean de la Croix, qui explique certaines sécheresses, certaines incapacités à faire fonctionner l’intelligence ou l’imagination dans la prière, l’impossibilité de ressentir quoi que ce soit ou de méditer : Dieu nous met dans cet état d’aridité, de nuit, pour être le seul à agir profondément en nous, comme le médecin qui anesthésie le malade pour travailler tranquillement !
Nous reviendrons sur ce thème. Retenons au moins cela pour le moment : si, malgré notre bonne volonté, nous sommes incapables de bien prier, d’avoir de bons sentiments et de belles pensées, ne nous attristons surtout pas. Offrons notre pauvreté à l’action de Dieu et nous ferons ainsi une oraison bien plus valable que celle qui nous aurait rendus satisfaits de nous-mêmes ! Saint François de Sales priait ainsi : « Seigneur, je ne suis qu’une bûche : mets-y le feu ! »
4. Primat de l’amour
Passons maintenant à un deuxième principe absolument fondamental lui aussi : le primat de l’amour sur tout le reste. Sainte Thérèse d’Avila nous dit que, dans l’oraison : « l’essentiel n’est pas de penser beaucoup, mais d’aimer beaucoup. »
Cela aussi est très libérateur. Parfois, on ne peut pas penser, on ne peut pas méditer, on ne peut pas sentir… en revanche, on peut toujours aimer. Quelqu’un qui est à bout de fatigue, oppressé par les distractions, incapable de faire oraison, peut toujours, au lieu de s’inquiéter et de se décourager, offrir dans la confiance paisible sa pauvreté au Seigneur ; ainsi, il aime et fait donc magnifiquement oraison ! L’amour est roi, quelles que soient les circonstances, il tire toujours son épingle du jeu. « L’amour tire profit de tout, du bien comme du mal », aimait à dire la petite Thérèse, citant Jean de la Croix. L’amour tire profit des sentiments comme des sécheresses, des pensées comme de l’aridité, de la vertu comme du péché, etc.
Ce principe rejoint le premier que nous avons évoqué précédemment : le primat de l’action de Dieu par rapport à la nôtre. Notre tâche principale dans l’oraison, c’est d’aimer. Mais, dans la relation à Dieu, aimer c’est d’abord se laisser aimer. Et ce n’est pas si facile que cela paraît ! Il faut croire à l’amour, alors que nous avons une telle facilité à douter. Il faut accepter aussi d’être pauvre.
Il nous est souvent plus facile d’aimer que de nous laisser aimer ; si c’est nous qui faisons quelque chose, qui donnons, cela nous gratifie : nous nous croyons utiles ! Se laisser aimer suppose qu’on accepte de ne rien faire, de n’être rien. Notre premier travail dans l’oraison, c’est cela : non pas penser, offrir, faire quelque chose pour Dieu, mais nous laisser aimer par lui comme des tout-petits. Laisser à Dieu la joie de nous aimer. Cela est difficile, parce que cela suppose que l’on croie dur comme fer à l’amour de Dieu pour nous. Cela sous-entend aussi que nous consentions à notre pauvreté. Nous touchons là quelque chose d’absolument fondamental : il n’y a pas d’amour vrai pour Dieu qui ne soit établi sur la reconnaissance de l’absolue priorité de l’amour de Dieu pour nous, qui n’ait pas compris que, avant de faire quoi que ce soit, nous avons d’abord à accueillir. « En ceci consiste l’amour, nous dit saint Jean, ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 10).
À l’égard de Dieu, le premier acte d’amour, et ce qui doit rester à la base de tout acte d’amour, c’est cela : croire que nous sommes aimés, nous laisser aimer. Dans nos pauvretés, comme nous sommes, indépendamment de nos mérites et de nos vertus. Si cela reste toujours à la base de notre rapport avec Dieu, alors celui-ci est juste. Sinon, il sera toujours faussé par un certain pharisaïsme, dans lequel le centre, la première place n’est en fin de compte pas occupée par Dieu, mais par nous-mêmes, notre activité, notre vertu ou autre chose.
Ce point de vue est à la fois très exigeant (il demande un grand décentrement, un grand oubli de nous-mêmes), mais il est aussi très libérateur. Dieu n’attend pas d’abord de nous des œuvres, des actes, la production d’un certain bien. Nous sommes des serviteurs inutiles.
« Dieu n’a pas besoin de nos œuvres, mais il a soif de notre amour », dit Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il nous demande d’abord de nous laisser aimer, de croire à son amour, et cela est toujours possible. L’oraison est fondamentalement cela : nous tenir en la présence de Dieu pour laisser Dieu nous aimer. La réponse d’amour vient ensuite, soit pendant, soit en dehors de l’oraison. Si nous nous laissons aimer, c’est Dieu lui-même qui produira en nous le bien et nous donnera d’accomplir ces « bonnes œuvres qu’il a préparées d’avance afin que nous les accomplissions » (Ep 2, 10).
Il s’ensuit aussi de ce primat de l’amour que notre activité dans l’oraison doit être guidée par ce principe : ce que nous devons faire, c’est ce qui favorise et fortifie l’amour. Voilà le seul critère qui permet de dire s’il est bien ou mal de faire ceci ou cela dans l’oraison. Est bon tout ce qui porte à l’amour. Mais à un amour vrai, bien sûr, pas un amour superficiellement sentimental (même si les sentiments ardents ont leur valeur comme expression de l’amour, si Dieu nous en fait bénéficier…).
Les pensées, les considérations, les actes intérieurs qui nourrissent ou expriment notre amour pour Dieu, qui nous font grandir dans la reconnaissance et la confiance envers lui, qui réveillent ou stimulent le désir de nous donner tout entiers à lui, de lui appartenir, de le servir.
Pour approfondir, seul ou en groupe :
• Quels moyens vous donnez-vous pour descendre dans votre cœur, là où Dieu lui-même habite ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
• Comment passez-vous votre temps d’oraison ? Qu’est-ce qui nourrit ou exprime votre amour pour Dieu ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
• De quelle manière procédez-vous pour fixer votre regard sur Dieu plutôt que sur vous-même dans la prière ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
• Quelle est votre idée de la simplicité dans l’oraison ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
• Quelle importance accordez-vous aux belles pensées, lumières sur Dieu au moment de la prière ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
• Sainte Thérèse d’Avila insiste sur le fait de partir de l’humanité du Christ dans l’oraison. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Comment procédez-vous ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Du temps pour Dieu
Jacques Philippe
Editions des Béatitudes
152 p. – 11,5 x 17,5 cm – 9,90€
A l'école de l'Esprit-Saint
LE livre pour apprendre à reconnaître la voix de l’Esprit Saint dans nos vies et à nous laisser guider par lui. Pour vivre la docilité à l’Esprit Saint.
Dans la Bible, l’Esprit Saint est le Consolateur, la force d’en-haut qui vient au secours de notre faiblesse. Pour nous qui sommes si fragiles, confrontés à tant de combats et d’égarements, cette assistance du Saint-Esprit est infiniment précieuse. Il est la source vivifiante qui nous guide, imprimant ses mouvements et inspirations au plus profond de notre âme. Apprendre à y être attentifs, à les reconnaître et les accueillir, nous fera faire des pas de géant.
Avec un langage accessible et concret, l’auteur nous montre les conditions pratiques qui permettent cette docilité à l’action du Saint-Esprit pour une vie renouvelée.
Chapitre 1
LA SAINTETÉ EST L’ŒUVRE DE L’ESPRIT
L’illusion commune est de penser que la sanctification serait l’œuvre de l’homme : il s’agit d’avoir un programme de perfection bien clair, et de se mettre à l’œuvre avec courage et patience pour le réaliser progressivement. Tout est là.
Malheureusement (ou heureusement !) tout n’est pas là… Qu’il faille du courage et de la patience, sans doute. Mais que la sainteté soit la réalisation d’un programme de vie que nous nous fixons, certainement pas. Pour plusieurs raisons dont nous allons évoquer les deux principales.
1. La tâche est au-delà de nos forces
Il est impossible d’accéder à la sainteté par nos propres forces. Toute l’Écriture nous enseigne qu’elle ne peut être que le fruit de la grâce de Dieu. Jésus nous dit : « Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Et saint Paul : « Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir » (Rm 7, 18). Les saints eux-mêmes en témoignent. Voici comment s’exprime Grignion de Monfort, parlant de cette sanctification qui est le projet de Dieu sur nous :
« Oh ! Quel ouvrage admirable : la poussière changée en lumière, l’ordure en pureté, le péché en sainteté, la créature en le Créateur et l’homme en Dieu ! Oh ! Ouvrage admirable ! Je le répète, mais ouvrage difficile en lui-même et impossible à la seule nature ; il n’y a que Dieu qui, par une grâce et une grâce abondante et extraordinaire, puisse en venir à bout ; et la création de tout l’univers n’est pas un si grand chef-d’œuvre que celui-ci. »
Quels que soient nos efforts, nous ne pouvons pas nous changer nous-mêmes. Seul Dieu peut venir à bout de nos défauts, de nos limites dans l’ordre de l’amour, lui seul a une emprise assez profonde sur nos cœurs pour cela. En être conscient nous évitera bien des combats inutiles et des découragements. Nous n’avons pas à devenir saints par nos propres forces, mais à trouver le moyen de faire en sorte que Dieu nous rende saints.
Cela demande beaucoup d’humilité – renoncer à cette prétention orgueilleuse à vouloir nous en sortir par nous-mêmes, accepter nos pauvretés, etc. –, mais en même temps c’est très encourageant.
En effet, si nos propres forces ont des limites, par contre la puissance et l’amour de Dieu n’en ont pas. Et nous pouvons infailliblement obtenir que cette puissance et cet amour viennent au secours de notre faiblesse. Il nous suffit de consentir paisiblement à cette dernière et de mettre en Dieu seul toute notre confiance et notre espérance. Dans le fond c’est très simple, mais comme toutes les choses simples il nous faut des années pour le comprendre et surtout pour le vivre.
Le secret de la sainteté, c’est en quelque sorte de découvrir que nous pouvons tout obtenir de Dieu, à condition de savoir comment le prendre. C’est le secret de la petite voie de sainte Thérèse de Lisieux : Dieu a un cœur de Père, et nous pouvons infailliblement obtenir de lui ce qui nous est nécessaire, si nous savons le prendre par le cœur.
Je crois que cette idée que l’on peut tout obtenir de Dieu, Thérèse l’a trouvée chez celui qui a été presque son unique maître, saint Jean de la Croix. Voici ce que dit ce dernier, dans le Cantique Spirituel :
« Grande est la puissance et l’obstination de l’amour, puisqu’il conquiert et lie Dieu lui-même. Heureuse l’âme qui aime, car elle tient son Dieu prisonnier, et rendu à tout ce qu’elle désire. Il est en effet d’une nature telle que, si on le prend par amour et par le bon côté, on lui fera faire ce que l’on veut. »
Cette phrase audacieuse sur la puissance que peuvent avoir notre amour et notre confiance sur le cœur de Dieu comporte une belle et profonde vérité. Le même saint Jean de la Croix l’exprime ailleurs en d’autres termes : « Ce qui touche le cœur de Dieu et en triomphe, c’est une ferme espérance. » Et encore : « Dieu a une si haute estime de l’espérance de l’âme qui est sans cesse tournée vers Lui et compte sur lui seul qu’on peut dire en vérité qu’elle obtient tout ce qu’elle espère. »
La sainteté n’est pas un programme de vie, mais elle est quelque chose qui s’obtient de Dieu, il existe même des moyens infaillibles pour l’obtenir, le tout est de comprendre lesquels… Nous avons tous le pouvoir de devenir saints, simplement parce que Dieu se laisse vaincre par la confiance que nous mettons en lui. Ce que nous allons dire par la suite a comme but de nous mettre sur cette bonne voie…
2. Dieu seul connaît le chemin de chacun
Voici une deuxième raison pour laquelle on ne devient pas saint en se fixant un programme : il y a autant de formes de sainteté, et donc aussi de cheminements vers la sainteté, que de personnes.
Chacun est absolument unique pour Dieu. La sainteté n’est pas la réalisation d’un certain modèle de perfection qui serait identique pour tous. Elle est l’émergence d’une réalité absolument unique, que Dieu seul connaît et que lui seul sait faire éclore. Chacun ignore en quoi consiste sa propre sainteté, cela ne lui est dévoilé qu’au fur et à mesure de son cheminement, et c’est souvent bien autre chose que ce qu’on pouvait imaginer. Au point que le plus grand obstacle vers la sainteté, c’est peut-être de trop « s’accrocher » à l’image qu’on se fait de sa propre perfection…
Celle que Dieu veut est toujours différente, toujours déroutante, mais en fin de compte infiniment plus belle, car Dieu seul est capable de créer des chefs-d’œuvre absolument uniques, alors que l’homme ne sait qu’imiter.
Cela a une grande conséquence. Pour accéder à la sainteté, l’homme ne peut pas se contenter de suivre des principes généraux qui valent pour tout le monde. Il lui faut aussi comprendre ce que Dieu lui demande en particulier, et qu’il ne demande peut-être à aucun autre. Comment le reconnaître ? De diverses manières bien sûr : à travers les événements de la vie, dans les conseils d’un père spirituel, et bien d’autres moyens encore.
Parmi ceux-ci, il en est un dont l’importance fondamentale mérite d’être expliquée. Il s’agit des inspirations de la grâce divine. En d’autres termes, il s’agit de ces sollicitations intérieures, de ces mouvements de l’Esprit Saint dans le profond de notre cœur, par lesquels Dieu nous fait connaître ce qu’il nous demande, et en même temps nous communique la force nécessaire pour l’accomplir, si du moins nous y consentons. Nous dirons plus loin comment discerner et accueillir ces inspirations.
Pour devenir saints, nous devons bien entendu nous efforcer de mettre en pratique la volonté de Dieu, telle qu’elle nous est signifiée de manière générale et valable pour tous, par l’Écriture, par les commandements, etc. Il est indispensable aussi, comme nous venons de le dire, d’aller plus loin : aspirer à connaître non seulement ce que Dieu demande à tous de manière générale, mais aussi ce qu’il attend plus spécifiquement de moi. C’est là qu’interviennent ces inspirations dont nous parlons. Mais il faut affirmer aussi que, même en ce qui concerne l’accomplissement de la volonté générale de Dieu sur nous, ces inspirations sont nécessaires.
La première raison est la suivante. Si nous aspirons à la perfection, nous avons tant de choses à pratiquer, tant de commandements et de vertus à mettre en œuvre, qu’il nous est impossible de combattre sur tous les fronts, il est donc important à un moment de notre vie de savoir quelle vertu nous devons mettre en priorité, non selon nos idées, mais selon ce que Dieu demande effectivement, ce sera infiniment plus efficace. Et ce n’est pas toujours ce que nous pensons spontanément. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus : il arrive bien souvent que nous fassions des efforts démesurés pour progresser sur un point, alors que Dieu nous demande autre chose. Par exemple faire des efforts acharnés pour corriger un défaut de caractère, alors que ce que Dieu nous demande, c’est de l’accepter avec humilité et douceur envers nous-mêmes ! Les inspirations de la grâce sont très précieuses pour nous permettre de bien orienter nos efforts, dans la multitude des combats que nous avons à mener… Sans elles, nous risquons fort, soit de nous relâcher sur certains points, soit d’exiger de nous-mêmes plus que ce que Dieu nous demande, ce qui est tout aussi grave et plus fréquent qu’on ne croit. Dieu nous appelle à la perfection, mais n’est pas perfectionniste. Et la perfection se rejoint non pas tant par la conformité extérieure à un idéal que par la fidélité intérieure à des inspirations.
Il y a une deuxième raison, que l’expérience démontre. Même la volonté et les commandements de Dieu que nous connaissons parce qu’ils sont valables pour tout le monde, nous n’avons bien souvent pas la force de les accomplir. Or chaque fois que nous sommes fidèles à répondre à une motion de l’Esprit dans le désir d’être dociles à ce que Dieu attend de nous, même à propos d’une chose en soi presque insignifiante, cette fidélité attire sur nous un surcroît de grâce et de force, qui pourra s’appliquer dans d’autres domaines et nous rendre peut-être un jour capables de pratiquer ces commandements que, jusque-là, nous n’avions pas la force de pratiquer pleinement. C’est, pourrait-on dire, une application de la promesse de Jésus dans l’Évangile : « C’est bien, serviteur bon et fidèle, lui dit son maître, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t’ établirai » (Mt 25, 21). On peut en déduire une « loi spirituelle » fondamentale : nous obtiendrons la grâce d’être fidèles dans les choses importantes, qui nous sont pour le moment impossibles, à force d’être fidèles dans les petites choses à notre portée, surtout quand ces petites choses sont celles que le Saint-Esprit nous demande en sollicitant notre cœur par ses inspirations.
Terminons ce passage par une considération, elle aussi capitale, pour nous motiver dans le désir de fidélité à ces inspirations. Si nous vous proposons de faire des efforts pour réaliser quelque progrès spirituel selon nos idées et nos critères à nous, le succès est loin de nous être assuré. Nous l’avons dit : entre ce que Dieu nous demande effectivement et ce que nous imaginons qu’il demande, il y a parfois une belle différence. Nous n’aurons pas la grâce pour faire ce que Dieu ne nous demande pas. Par contre, pour ce qu’il attend de nous, sa grâce nous est assurée : Dieu donne ce qu’il ordonne. Quand Dieu inspire de faire quelque chose (si c’est vraiment lui qui est à la source de cette inspiration), il procure en même temps la capacité de le réaliser. Même si cela nous dépasse ou nous fait peur dans un premier moment… Toute motion divine, en même temps qu’elle est lumière pour comprendre ce que Dieu désire, est force pour l’accomplir. Lumière qui éclaire l’intelligence, et force qui anime la volonté.
2. La fidélité à la grâce attire d’autres grâces
Voici un petit récit de sœur Faustine, toujours extrait de son Journal.
« Ce soir, je tâchais de faire tous mes exercices jusqu’à la bénédiction, car je me sentais plus malade qu’à l’ordinaire. Tout de suite après la bénédiction, je suis allée me coucher. Mais quand je suis entrée dans ma chambre, soudain, j’ai senti intérieurement qu’il fallait que j’aille dans la cellule de sœur N. car elle avait besoin d’aide. Je suis tout de suite entrée dans sa cellule, et sœur N. m’a dit : “Oh ! Comme c’est bien, ma sœur, que Dieu vous ait amenée.” Et elle parlait d’une voix si basse que j’ai pu à peine l’entendre. Elle me dit : “Ma sœur, veuillez, s’il vous plaît, m’apporter un peu de thé avec du citron, car j’ai tellement soif et je ne peux bouger, car je souffre beaucoup.” Et vraiment elle souffrait beaucoup et elle avait beaucoup de fièvre. Je l’ai placée plus commodément et avec un peu de thé elle a apaisé sa soif. Quand je suis entrée dans ma cellule, mon âme a été pénétrée d’un grand amour de Dieu et j’ai compris qu’il faut faire très attention aux inspirations intérieures et les suivre fidèlement. Et la fidélité à une grâce en attire d’autres. »
Ce texte illustre bien certaines choses dites précédemment. Il souligne un point capital : chaque fidélité à une inspiration est récompensée par des grâces plus abondantes, en particulier par des inspirations plus fréquentes et plus fortes, il y a ainsi comme un entraînement de l’âme vers une fidélité plus grande à Dieu, une perception plus claire de sa volonté, une facilité majeure pour l’accomplir. Saint François de Sales l’affirme, lui aussi :
« Quand on fait très bien son profit d’une inspiration que Notre Seigneur donne, il en redonne une autre, et ainsi Notre Seigneur continue ses grâces à mesure que l’on en fait son profit. »
Et c’est cela le dynamisme fondamental qui pourra nous conduire peu à peu à la sainteté, notre fidélité à une grâce en attirant d’autres. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus elle aussi témoigne de ce « dynamisme de la fidélité » qui rend de plus en plus aisé l’accomplissement de la volonté de Dieu :
« La pratique de la vertu me devint douce et naturelle ; au commencement mon visage trahissait souvent le combat, mais peu à peu cette impression disparut et le renoncement me devint facile même au premier instant. Jésus l’a dit : “A celui qui possède, on donnera encore et il sera dans l’abondance.” Pour une grâce fidèlement reçue, il m’en accordait une multitude d’autres … »
Ajoutons que cela s’accompagne d’une grâce de bonheur : même si obéir à l’Esprit nous coûte souvent dans un premier moment, parce que cela heurte nos peurs, nos attachements, etc., cette obéissance est toujours, en fin de compte, source de joie et de bonheur, elle est accompagnée d’une effusion de grâce qui dilate le cœur, qui fait que l’âme se sent libre et heureuse de cheminer dans les voies du Seigneur : « Je cours sur la voie de tes commandements, car tu as mis mon cœur au large » (Ps 119, 32). Dieu nous récompense largement, avec une générosité qui n’appartient qu’à lui. Il nous traite en Dieu… Il y a là aussi comme une loi spirituelle, que l’expérience confirme, et qui mérite d’être notée. Ce qui veut dire que cette voie de la docilité aux motions de l’Esprit, si elle est très exigeante, car « l’Esprit souffle où il veut » (Jn 3, 8), est une voie de liberté et de bonheur, dans laquelle l’âme chemine sans contrainte, le cœur non pas resserré, mais dilaté. Cette dilatation du cœur est comme un signe manifeste de la présence de l’Esprit.
L’Esprit Saint est à juste titre appelé « Consolateur ». Les touches de cet Esprit, qui nous éclairent et nous poussent à agir, quand elles sont accueillies, outre la lumière et la force, déversent dans notre cœur comme une onction de réconfort et de paix, qui bien souvent nous comble de consolation. Quand bien même leur objet serait de peu d’importance, ces touches, comme elles procèdent de l’Esprit divin, participent de ce pouvoir qu’a Dieu de nous consoler et de nous combler.
Une seule petite goutte de l’onction du Saint-Esprit peut, à elle seule, remplir notre cœur de plus de contentement que tous les biens de la terre, car elle participe de l’infini de Dieu.
« D’une onction tu me parfumes la tête, ma coupe déborde » (Ps 23, 5). Et cette onction de l’Esprit se répand immanquablement dans l’âme de celui qui fait le bien que l’Esprit lui inspire. On retrouve cette autre grande loi de la vie spirituelle : ce qui est vraiment capable de contenter nos cœurs, ce ne sont pas tant les biens que nous recevons, que le bien inspiré par Dieu que nous pratiquons. Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.
Nous venons de montrer à quel point il est fécond d’accueillir et de suivre les motions de l’Esprit, au point de pouvoir dire avec sœur Faustine que c’est sans conteste le moyen principal de notre sanctification. Diverses questions se posent à nous : comment reconnaître et discerner ces motions de l’Esprit ? Tous reçoivent-ils ces motions ? Avec quelle fréquence ? Comment favoriser leur présence dans notre vie spirituelle ?
Nous allons tenter de répondre maintenant à ces questions, en commençant par la dernière.
Pour approfondir, seul ou en groupe :
• Quelle conception avez-vous de la sainteté ? Quelle est la différence, selon vous, avec la perfection ?
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• Que mettez-vous en œuvre pour répondre à l’appel à la sainteté que Dieu nous adresse ?
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• Quelle place laissez-vous à Dieu dans ce processus de transformation ?
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• Qu’est-ce qui vous aide à écouter les motions de l’Esprit Saint ? Avez-vous fait l’expérience d’une joie profonde en obéissant à ce qu’il vous demandait ?
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A l’école de l’Esprit-Saint
Jacques Philippe
Editions des Béatitudes
112 p. – 11,5 x 17,5 cm – 9€
Appelés à la vie
Introduction
Comment accomplir sa vie ? Comment rejoindre le bonheur ? Comment devenir pleinement homme ou femme ? Ces questions se posent depuis toujours, davantage encore aujourd’hui, dans un monde qui n’offre plus beaucoup de points de repères, où personne n’accepte les solutions toutes faites et où chacun semble renvoyé à lui-même pour trouver la réponse à ces interrogations. En pratique, la plupart de nos contemporains, allergiques à toute norme imposée de l’extérieur, cherchent à tirer le meilleur parti de la vie présente et à se construire un bonheur à leur façon, en fonction de l’image qu’ils s’en font. Image qui procède de l’éducation, de la culture et de l’expérience de chacun, mais qui est aussi fortement modelée (consciemment ou non) par la culture ambiante et les messages des médias. Le fragile bonheur qu’ils essaient ainsi d’édifier ne résiste pas, en général, à l’épreuve de la maladie, des échecs, des séparations, des drames divers que connaît toute existence humaine. La vie ne semble pas tenir toutes les promesses qu’elle offre au temps de la jeunesse.
Je crois pourtant que la vie humaine est une merveilleuse aventure. Malgré le poids de souffrances et de déceptions qu’elle présente parfois, on peut y trouver le moyen de grandir en humanité, en liberté, en paix intérieure, et de déployer toutes les capacités d’amour et de joie qui sont déposées en nous.
Cela à une condition, cependant : renoncer à maîtriser l’existence, ne pas vouloir programmer nous-mêmes notre bonheur, mais accepter de nous laisser conduire par la vie, dans les événements heureux comme dans les circonstances difficiles, en apprenant à reconnaître et à accepter tous les appels qui nous sont adressés jour après jour.
Je viens d’utiliser ce mot « appel » qui sera le mot-clé de tout cet ouvrage. Cette notion, simple mais très riche, me semble absolument fondamentale aux plans anthropologique et spirituel. L’homme ne peut pas se réaliser seulement par la mise en œuvre des projets qu’il élabore. Il est légitime, et même nécessaire, d’avoir des projets et de mobiliser son intelligence et ses énergies pour les accomplir. Mais il me semble que cela est insuffisant et peut conduire à beaucoup de désillusions en cas d’échec. L’élaboration et la mise en œuvre de projets doivent absolument être accompagnées par une autre attitude, en fi n de compte plus décisive et féconde : se mettre à l’écoute des appels, des invitations discrètes, mystérieuses, qui nous sont adressés de manière continuelle tout au long de notre existence ; privilégier l’écoute et la disponibilité par rapport à la projection et à la construction. Je suis convaincu que nous ne pouvons nous réaliser pleinement en tant qu’êtres humains que dans la mesure où nous percevons les appels que nous adresse la vie, jour après jour, et consentons à y répondre. Appels à changer, à grandir, à mûrir, à élargir nos cœurs et nos horizons, à sortir de nos étroitesses de cœur et de pensée pour accueillir la réalité de manière plus large et plus confiante.
Ces appels nous rejoignent par des événements, par des exemples de personnes qui nous touchent, par des désirs qui naissent dans notre cœur, par des sollicitations venant de la part d’un proche, par le contact avec l’Écriture sainte et par bien d’autres moyens. Ils ont leur origine profonde en Dieu, qui nous a donné la vie, qui ne cesse de veiller sur nous, qui désire avec tendresse nous conduire dans les chemins de l’existence et qui intervient en permanence, de manière très discrète, souvent imperceptible mais efficace, dans la vie de chacun de ses enfants. Cette présence et cette action de Dieu, si elles restent malheureusement cachées à beaucoup, se révèlent à ceux qui savent se mettre dans une attitude d’écoute et de disponibilité.
Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Il ne cesse de nous solliciter de bien des manières, mystérieusement mais réellement, pour donner à chacune de nos vies une valeur, une beauté, une fécondité qui dépassent tout ce que nous pouvons prévoir et imaginer, comme le laisse entendre saint Paul :
« À Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir, à Lui la gloire, dans l’Église et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles ! Amen. » (Ep 3, 20-21)
Ce serait dommage de nous priver de cet agir de Dieu et de nous enfermer dans le monde trop étroit et décevant de nos seuls projets personnels.
Sous la multiplicité des appels qui nous sont adressés par la vie, il y a en fait un unique appel de Dieu. Cet appel trouve sa forme la plus complète et la plus lumineuse dans le mystère du Christ. En le percevant et en y répondant, l’homme trouve le chemin privilégié de la réalisation de son humanité et de la découverte du bonheur authentique, un bonheur qui s’accomplira dans la gloire du monde à venir. C’est ce qu’affirme saint Paul dans la lettre aux Éphésiens, où il parle de l’espérance extraordinaire que nous ouvre l’appel de Dieu dans le Christ :
« Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force. » (Ep 1, 17-19)
Dans les pages qui suivent, nous allons montrer l’importance et la fécondité de cette idée, avant de passer en revue certains lieux privilégiés d’interpellation : les événements de l’existence, la Parole de Dieu (à laquelle nous consacrerons un long chapitre), les désirs que l’Esprit éveille en nos cœurs.
Nous insisterons aussi sur le fait que tout appel de Dieu est un appel à la vie : notre première vocation, c’est de vivre, et un appel ne peut venir de Dieu que s’il entraîne à vivre de manière plus intense et plus belle, et à assumer avec plus de confiance la vie humaine telle qu’elle est, dans toutes ses composantes : corporelles, psychiques, affectives, intellectuelles et spirituelles.
Je termine cette introduction par une remarque quant au public concerné par ce livre. Je vais envisager la notion d’appel dans un contexte et un vocabulaire chrétiens, car je suis convaincu que la Bible, et spécialement l’Évangile, est la parole la plus profonde et la plus éclairante jamais prononcée sur la condition humaine. Mais beaucoup de choses qui seront dites valent pour tout homme. En effet, la notion d’appel se révèle comme intrinsèque à la condition humaine, dès que l’on envisage celle-ci avec une certaine profondeur. Pour finir, voici quelques exemples à propos des mots responsabilité, liberté, désir :
Un concept aussi important sur le plan moral que celui de responsabilité (répondre de…) présuppose bien quelque part l’existence d’un appel, d’une exigence. Répondre de ses actes, ce n’est pas seulement en assumer les conséquences face à autrui, c’est aussi affirmer qu’antérieurement à l’acte, il y a des sollicitations (bonnes ou mauvaises…) qui nous sont adressées. De même, on ne peut pas donner une réelle consistance à la notion de liberté sans que soit, d’une manière ou d’une autre, affirmée une forme d’appel. Si l’on ne veut pas que la liberté soit quelque chose de purement arbitraire et donc d’insignifiant, il faut bien que la liberté de l’homme, la faculté de poser des choix, soit sollicitée par quelque chose qui la dépasse. Une réalité aussi fondamentale que le désir, à moins de le comprendre uniquement comme une fabrication psychique, un produit de l’alchimie des pulsions, doit être interprété, dans sa nature profonde, comme un appel. En deçà de la diversité parfois contradictoire des désirs qui habitent le cœur de l’homme, et plus profondément, il y a un désir unique (désir de plénitude, de bonheur…). Si on veut lui faire honneur, le prendre en compte comme quelque chose de sérieux, de pleinement humain, et pas seulement le considérer en termes de besoin ou de pulsion, il faut bien y voir la trace d’un appel qui vient de plus loin que de l’homme lui-même.
Il n’y a pas d’humanité pensable sans la perception d’un appel à devenir davantage homme. D’où vient cet appel ? Dans quel ailleurs a-t-il sa source ? C’est la question fondamentale de toute vie. Je me situe clairement dans le cadre de la réponse chrétienne, mais je pense que les réflexions qui suivent peuvent intéresser tout homme de bonne volonté.
– I L’homme, un être essentiellement appelé
« Ce qui définit l’homme, c’est sa capacité d’entendre l’appel de Dieu. »
Importance biblique et anthropologique de la notion d’appel
Je partirai d’une affirmation très importante de Jean-Paul II. Dans la série des catéchèses qu’il a faites au début de son pontificat sur le mariage, il évoque le fait que l’homme est marqué par le péché, mais que, plus profondément encore, il est un être essentiellement appelé :
« L’analyse des paroles prononcées par le Christ dans le Sermon sur la Montagne […] nous conduit à la conviction que le cœur humain est non pas tant accusé et condamné par le Christ à cause de la concupiscence que tout d’abord et avant tout appelé. Ici se révèle une nette divergence entre l’anthropologie de l’Évangile et quelques représentants influents de l’herméneutique contemporaine de l’homme (qu’on appelle les maîtres du soupçon). »
La notion d’appel est fondamentale, elle est au cœur de la vision biblique de l’homme et indique clairement la ligne de démarcation entre une vision de l’homme fidèle à l’Évangile et une vision qui lui serait étrangère ou opposée.
Notons tout d’abord que ce thème de Dieu qui se manifeste à l’homme et l’invite à une réponse est partout présent dans l’Écriture, aussi bien dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau. Pensons aux très nombreux récits de vocation de l’Ancien Testament (Abraham, Moïse, le petit Samuel, Isaïe, Jérémie…). Ils figurent parmi les plus beaux textes de la Bible, car on y perçoit le caractère tellement personnel de la relation entre l’homme et Dieu. On y voit l’homme avec sa fragilité, ses hésitations, mais aussi sa disponibilité, sa capacité à dire oui. On y découvre Dieu dans sa souveraineté tout autant que dans sa tendresse miséricordieuse envers sa créature. On y voit surtout ce que l’intervention de Dieu est capable de faire jaillir comme nouveauté dans la vie d’un homme, les chemins étonnants et imprévisibles qu’il peut ouvrir dans une existence, la fécondité qu’il est en mesure d’accorder.
Il y a aussi les nombreux personnages qui, dans le Nouveau Testament, ont conscience de devoir le sens profond de leur vie à une interpellation de Dieu à travers le Christ. Pour ne citer que saint Paul, on peut constater à la lecture de ses épîtres combien le thème est fréquent et fondamental. Il a conscience que toute la valeur de sa vie personnelle dérive de l’appel qu’il a reçu de manière foudroyante sur le chemin de Damas. Toute grâce, toute vie, toute fécondité, toute conduite morale authentique jaillit de la réponse à l’appel de Dieu. Le terme revient souvent sous sa plume, soit que Paul se réfère à sa propre expérience, soit qu’il exhorte les communautés dont il s’occupe à être fidèles à l’appel reçu de Dieu par le Christ. Retenons parmi beaucoup une seule citation :
« Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, et Sosthène, le frère, à l’Église de Dieu établie à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus Christ notre Seigneur, le leur et le nôtre ; à vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur Jésus-Christ ! » (1 Co 1, 1-3.)
On peut affirmer que cette notion d’appel est, d’une certaine manière, ce qui fait l’unité de toute l’Écriture. Au-delà de la diversité des auteurs, des époques, des styles, des mentalités, tous les livres de la Bible témoignent d’une même expérience spirituelle fondamentale : Dieu entre en dialogue avec l’homme, lui propose un chemin de vie et attend de sa part une libre réponse.
D’un point de vue anthropologique, le fait que l’homme soit appelé n’est pas une réalité périphérique, quelque chose qui arriverait seulement de temps en temps ou qui serait réservé à quelques individus privilégiés gratifiés d’une vocation particulière (comme on a pu malheureusement le penser parfois). Ce n’est pas quelque chose de surajouté au déroulement normal d’une vie, d’un peu facultatif – la vie humaine pouvant très bien trouver sa consistance sans cela – mais c’est une dimension structurante, constitutive de notre identité d’homme ou de femme. L’homme ne peut pas exister pleinement par lui-même, par la seule mise en œuvre de ses ressources physiques, intellectuelles, psychiques, affectives. Il ne peut s’accomplir en tant qu’homme qu’en répondant aux appels qui lui sont adressés par Dieu – certes discrètement et mystérieusement – mais de manière réelle et constante tout au long de son existence.
Les médiations et les formes de l’appel
Ces appels de Dieu ne sont pas des « coups de téléphone » en direct, ils passent évidemment par des médiations dont nous aurons l’occasion de parler de manière plus approfondie dans la suite de ce livre. On peut évoquer la sainte Écriture (la Parole de Dieu recèle une puissante force d’interpellation !), les événements de la vie, certaines rencontres, les demandes de notre entourage ou de nos responsables, ou encore les sollicitations intérieures du Saint-Esprit et les désirs qui naissent dans notre cœur. À travers ces diverses médiations, Dieu ne cesse jamais de nous interpeller, de nous inviter à nous mettre en mouvement dans telle ou telle direction. Et en même temps, il nous donne la grâce et la force nécessaires pour cela.
L’appel peut concerner des choix importants de notre vie et devenir une vocation au sens classique (vocation à la vie consacrée, au mariage, à une mission particulière dans l’Église ou dans la société). Mais, bien souvent, les appels que Dieu nous adresse se réfèrent à de petites choses de la vie de tous les jours : l’invitation à un pardon, à un acte de confiance dans une situation difficile, à un service rendu à quelqu’un rencontré sur notre route, à un moment de prière… Il est tout aussi important de « détecter » ces appels et d’y consentir car, même si leur objet semble minime, le chemin qu’ils nous tracent permet le déploiement d’une vie extrêmement riche et abondante, bien plus que nous ne le pensons. Dans toute réponse à un appel de Dieu, même infime dans son objet, il y a un surcroît de vie, de force, un encouragement qui nous est communiqué, car Dieu se donne à celui qui s’ouvre à ses appels. De plus, il nous fait entrer progressivement dans une véritable liberté, comme nous allons le montrer maintenant.
L’appel, chemin de liberté
Saint Paul l’affirme dans la lettre aux Galates : « Vous en effet, mes frères, vous avez été appelés à la liberté. » (Ga 5, 13) Dieu nous appelle à la liberté. Cette liberté ne nous est pas donnée instantanément de manière plénière, elle se construit progressivement et patiemment, jour après jour, elle s’acquiert précisément moyennant la fi délité à répondre aux appels que Dieu nous fait ressentir. Ceux-ci ont comme caractéristique de nous ouvrir un espace de liberté, de nous permettre d’échapper aux différents types d’enfermement dans lesquels nous pouvons facilement nous laisser piéger. Illustrons cette vérité de plusieurs manières.
Sans appel, l’homme resterait enfermé dans son péché.
Comme le met en évidence le récit de la création et de la chute dans les premiers chapitres de la Genèse, le péché est le refus de la vie filiale et tous les enfermements qui en résultent. Par orgueil, l’homme refuse de recevoir sa vie et son bonheur des mains du Père, dans une dépendance confi ante et aimante. Il prétend être lui-même la source de sa vie.
En conséquence de quoi naissent bien des soupçons, des peurs, des inquiétudes, ainsi qu’une exacerbation des convoitises. N’attendant plus de Dieu le bonheur auquel il aspire, et voulant le réaliser par lui-même, l’homme pécheur a tendance à s’approprier avec avidité tout un ensemble de biens qu’il pense être en mesure de le combler : richesse, plaisir, reconnaissance, etc. Sans faire une analyse approfondie et exhaustive des formes que le péché peut prendre dans notre vie, je voudrais simplement montrer que, pour certaines de ses expressions les plus fondamentales – l’orgueil, la peur et la convoitise –, la réalité de l’appel offre un chemin de libération.
L’ouverture aux appels de Dieu libère de l’orgueil : elle fait passer d’une attitude d’autosuffisance, de prétention d’être l’unique maître de sa propre vie, à une attitude de dépendance, de disponibilité à un Autre, d’humilité, de soumission confi ante. Elle aide à sortir des pièges de la convoitise : en appelant l’homme, Dieu éveille et oriente son désir vers des biens plus à même de le combler que ceux qui sont l’objet de ses convoitises immédiates. Elle libère de la peur : en se rendant disponible aux appels de Dieu, le croyant reçoit un encouragement et une force qui lui permettent de dépasser ses peurs et d’aller au-delà du cercle étroit des protections, dans lequel il se laisse trop souvent enfermer.
Dans l’Évangile, alors que les pharisiens se scandalisent de le voir manger avec des publicains et des pécheurs, Jésus réplique : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs ! » (Lc 5, 31.) Cette phrase exprime l’infinie miséricorde de Dieu qui appelle l’homme non pas en vertu de ses mérites, mais par pure bonté, et qui ne veut pas que celui-ci reste prisonnier de son passé : il veut toujours lui proposer un avenir, quels que soient ses égarements. Mais ce texte a aussi comme but de faire comprendre que le moyen le plus efficace pour sortir de son péché et de sa misère, ce n’est pas de se culpabiliser ou de se désoler sur soi, c’est de s’ouvrir aux appels que Dieu ne manque pas de nous adresser aujourd’hui, quelle que soit notre situation. La personne la plus enfoncée dans le mal est elle aussi appelée ; c’est ainsi qu’un chemin de salut lui est ouvert.
Sans appels, l’homme resterait enfermé dans les limites de son psychisme, de ses représentations, de ses pulsions et de ses fantasmes. Je ne veux pas ici disqualifier le fonctionnement naturel du psychisme humain, ce monde très complexe d’émotions et de représentations que chacun porte en soi, qui a sa fonction indispensable, sa valeur, ses ressources. C’est une des modalités fondamentales selon lesquelles la personne est en lien avec elle-même et avec le monde qui l’entoure : tout passe par le psychisme. Mais il faut reconnaître que la vie psychique a ses limites et ses risques d’enfermement, d’autant plus qu’elle est marquée par une profonde tendance à protéger son identité et à assurer sa survie. Notre accès à toute la vérité et à la richesse du réel peut être empêché par les limites et parfois par les dysfonctionnements de ce complexe d’émotions et de représentations. Entre la représentation psychique que nous avons de la réalité et ce qu’elle est dans sa vérité et sa beauté profonde, il peut y avoir une importante distorsion. Ce n’est jamais le réel qui nous emprisonne, ce sont nos représentations. De même, le jeu et le poids de nos émotions ne sont pas toujours proportionnels à la vérité des choses. Des réalités d’une importance capitale peuvent nous laisser émotionnellement indifférents, alors que des choses de peu d’importance ont parfois en nous un retentissement affectif démesuré.
Pour revenir sur un point déjà évoqué, et qui ne peut que rejoindre tout homme, l’image que nous avons du bonheur, la représentation psychique de ce que nous pensons capable de nous rendre heureux, n’a souvent qu’un lointain rapport avec le bonheur effectif, ce qui peut réellement nous combler. Le drame de l’humanité depuis les origines est bien celui-ci : courir après une image du bonheur qui est une élaboration culturelle et psychique, et ne jamais trouver le bonheur véritable. L’homme – aujourd’hui plus que jamais – cherche trop à maîtriser et à contrôler sa vie, à réaliser ses propres projets, à assouvir sa soif (légitime) de bonheur, mais sans se rendre compte qu’il reste bien souvent prisonnier des limites de ce que son psychisme est capable de désirer et de concevoir, ne correspondant pas toujours avec ce qui peut véritablement le rendre heureux.
Dans la manière de mener sa vie, l’homme court donc le risque de rester enfermé dans ses productions psychiques, ses émotions, ses représentations. Elles ont leur part de vérité, qu’il faut prendre en compte, mais elles sont limitées et parfois trompeuses. Elles doivent en permanence se convertir pour s’ouvrir à la richesse du réel que Dieu nous propose, qui est bien plus vaste et fécond que toute production psychique, comme l’affirme saint Paul :
« Selon qu’il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. » (1 Co, 2-9)
Cette ouverture au réel véritable ne se fait pas sans douleurs ni renoncements, sans luttes ni agonies. Elle est un travail toujours à reprendre et jamais terminé ici-bas, mais qui permet d’accéder à une vie de plus en plus riche et abondante.
Appelés à la vie
Jacques Philippe
Editions des Béatitudes
160 p. – 11,5 x 17,5 cm – 11€
