Vivre nos relations dans la paix
L’auteur :
Paul Dollié est membre de la communauté de l’Emmanuel et prêtre du diocèse de Paris. Curé de la paroisse Saint-Laurent, il est aussi prédicateur de retraites. Son travail qu’on peut découvrir à travers des parcours de transformation spirituelle, cherche à équilibrer le commentaire de l’Écriture sainte, les sciences humaines et les points concrets de la conversion.
Introduction
AVANT DE PARTIR, VÉRIFIE LA COMMUNION !
Écoutons saint Jean-Paul II qui nous a écrit pour les mille ans à venir, en nous donnant une seule consigne :
« Faire de l’Église la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Ici aussi, le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s’en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l’autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés. »
Quel est le danger que pointe saint Jean-Paul II ? L’activisme ou l’intérêt des activités au détriment du bien des personnes.
Dit autrement, avec les personnes que nous avons choisies ou reçues pour l’oeuvre que nous avons à vivre (mission, construction d’une famille…), ne partons pas trop vite sans vérifier que nous sommes bien en communion les uns avec les autres. Vérifions, par un simple regard en soi, que nous sommes heureux d’être ensemble ; qu’il n’y a pas de perdants dans le groupe que nous formons, de personnes lésées, utilisées ; qu’il n’y a pas de non-dits entre nous, de pardons qui peinent à être donnés ; que nous entendons les mêmes réalités sous les mêmes mots ; bref, qu’il n’y a pas d’éléments à l’encontre de la communion, qui, tôt ou tard, se révèleront pour le malheur de tous.
Pour ma part, je peux témoigner de signaux faibles dans ma propre vie de missionnaire que je n’ai pas su détecter et qui se sont révélés vrais par la suite. Dieu parle dans la brise légère (cf. 1 R 19, 12), Il ne nous violente pas, mais Il parle tout de même par une paix du cœur qui est absente ou un timing que nous ne respectons pas pour arriver à nos fins. Il se demande si nous allons nous asseoir avant de bâtir notre tour afin de discuter des points qui nous chiffonnent (cf. Lc 14, 28). Une grande partie de mes échecs en tant que responsable de communauté sont liés à des discussions qui n’ont pas eu lieu, car je me disais que tout fonctionnerait, puisque j’en avais le désir et que je le faisais pour Dieu !
Cette communion, comme pierre de fondation pour la mission, est particulièrement mise en valeur dans la Bible à travers trois événements, placés stratégiquement dans l’Histoire sainte.
a. Josué 7 : du gaz dans l’équipe
Le premier événement est l’entrée en Terre promise. En Josué 7, le peuple hébreu a remporté la victoire de Jéricho, mais cale devant la ville d’Aï alors que ses habitants sont peu nombreux (cf. Jos 7, 3). Pourquoi une telle défaite ? La réponse est dans la pureté des combattants et non dans leur petit nombre. En effet, un certain Akhan a volé une partie du butin : un beau manteau, deux cents sicles d’argent et un lingot d’or (Jos 7, 11). La réponse du Seigneur est claire : « Je cesserai d’être avec vous si vous n’éliminez pas du milieu de vous celui qui est devenu anathème1 » (Jos 7, 12). Le coupable ayant été découvert et châtié, la victoire peut revenir (Jos 8, 1-2).
Quelle est la moralité de cet épisode ? Elle n’est pas de faire la « chasse aux sorcières » et de nous demander quel est le bouc émissaire qui fait que notre communauté2 ne remporte plus de victoires ; il s’agit de nous dire que le pire ennemi du Peuple de Dieu n’est pas à l’extérieur de l’Église, mais à l’intérieur ! C’est moi, c’est toi, c’est nous… Ce ne sont pas d’abord les Cananéens, les persécuteurs juifs ou romains, les persécuteurs d’aujourd’hui, que ce soit l’Islam intégriste ou les idéologies du xxe siècle, mais l’individu qui affaiblit la communion du peuple, sa puissance, en recherchant un profit personnel.
Pour prendre une comparaison : une équipe de foot dans laquelle personne ne joue perso, mais pense à l’ensemble, a bien plus de force – même si les joueurs sont moins bons – qu’une équipe techniquement de meilleur niveau, mais qui n’a pas le sens de la communion.
Pour actualiser, on peut réentendre ces larmes du Seigneur, s’exprimant dans le livre de Josué, par la voix de Thérèse d’Avila à propos de la vie au couvent de l’Incarnation.
« Ô immense malheur ! Immense malheur des religieux ! Je ne parle pas maintenant des femmes plus que des hommes, mais des couvents où on n’observe pas la règle, où il y a deux chemins, l’un de vertu et d’observance, l’autre de manque d’observance ; tous deux sont à peu près également fréquentés. […] Celui de la vraie observance est si peu suivi que le religieux et la religieuse qui veulent se vouer sincèrement à observer en toutes choses leur vocation doivent craindre ceux de leur propre maison plus que tous les démons. Il leur faut plus de ruse et de dissimulation pour parler de l’amitié avec Dieu dans laquelle ils veulent vivre que d’autres amitiés et affections que le démon entretient dans les monastères. »
b. Jean 17 : prenez-soin de vous d’abord
Le second événement est le Testament de Jésus. Les premières comme les dernières paroles de quelqu’un ont toujours une importance particulière. Dans ce testament, il y a un appel à l’unité qui se fait en deux temps avec un ordre. Un premier temps pour les apôtres et un second temps pour ceux qui entendront la parole des apôtres :
« Je prie pour eux (les Douze) ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. […] Qu’ils soient un, comme nous-mêmes. […] Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17, 9-23)
En fin de compte, le Christ prie pour tout le monde, mais dans un ordre particulier qui peut s’apparenter à une « préférence ». Le premier cercle, formé des apôtres, pourrait nous représenter ; le second cercle pourrait représenter ceux qui bénéficieront de l’unité qui existe entre les membres du premier cercle ; et l’unité de ce second cercle aura une incidence sur le monde.
Nous pourrions prendre une comparaison simple. Un conseiller conjugal qui parlerait à un couple en difficulté pourrait dire : « Je ne prie pas pour vos enfants, mais pour vous, afin que votre amour renouvelé rejaillisse sur vos enfants et qu’ils trouvent la paix. » Cette parole est sans doute difficile à entendre, mais elle pense l’humanité comme un corps vivant et non comme un ensemble d’individus sans lien.
Le cardinal Lustiger, en regardant son « premier cercle », avait lui aussi la même invitation à l’unité :
« Pour les prêtres de demain, s’entr’aimer doit être une priorité […]. Une des faiblesses insignes de l’Église en France (mais aussi dans d’autres pays) a été la division, la dévaluation de l’amour mutuel jusqu’au sein du clergé. »
Mère Teresa le disait autrement pour les familles :
« Pour répandre la joie, il est nécessaire d’avoir de la joie dans sa propre famille. La paix et la guerre commencent dans notre propre foyer. Si nous voulons la paix dans le monde, aimons-nous, avant tout, les uns les autres dans la famille. »
c. Actes 2, 42-47 ou 4, 32-33 : regardez les commencements de l’Église
Le troisième événement est le commencement de l’Église. Comment caractérise-t-on l’Église à ses débuts ?
« La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous. » (Ac 4, 32-33)
Dans cette description, un lien est fait entre l’unité des croyants et la puissance du témoignage. Cette vision de l’Église est parfois comprise par certains comme irénique, c’est-à-dire s’efforçant de mettre tout le monde d’accord. Attention ! Dans le texte des Actes des Apôtres, c’est juste après la Pentecôte que l’Église est décrite de cette manière-là, et non tout au long du récit. Cela nous indique deux points. D’une part, cette unité est l’effet de l’Esprit Saint qui est le maître de la communion, elle est présente au commencement ; d’autre part, elle n’est pas donnée pour toujours, puisque juste après le chapitre 4, l’unité est brisée par la fraude d’Ananie et de Saphire (cf. Ac 5, 1-11).
Qu’est-ce à dire ? Supplions pour recevoir cette unité au commencement de notre communauté. De même que, sans l’Esprit Saint, les disciples avaient peu de liens fraternels (cf. Mc 9, 34), nos oeuvres ne commenceront pas sainement sans une concorde du cœur, fruit de l’Esprit Saint, et sans quelques petits efforts humains ! Pour le traduire avec des mots tout simples : « Ne commence pas une mission si tu ne t’entends pas avec tes compagnons ! » Je donnerais le même conseil à un couple de fiancés : si le temps des fiançailles est fait de disputes répétées, de peurs, d’insatisfactions… il vaut mieux réfléchir à deux fois avant de s’engager pour toujours et ne pas penser que, dans le sacrement de mariage, l’Esprit Saint arrangera tout.
Ces paroles m’amènent à deux nuances. Ne confondons pas unité et uniformité. Être unis ne signifie pas « être du même profil » ou « de même tempérament » ou « être toujours d’accord ». Nos communautés doivent supporter la diversité de tempéraments,
de cultures, d’âges… sinon elles seront incapables d’attirer le monde (cf. Jn 17, 21). Elles attireront leurs semblables, des
clones. Ensuite, l’unité est le socle pour commencer, mais elle doit se laisser bousculer, parfois même être détruite, afin que la communauté grandisse.
De même que l’arrivée d’un enfant dans un couple bouscule la paix des époux et les fait grandir, de même les demandes des veuves ou des païens envers les apôtres (cf. Ac 6 et 15) vont bousculer leurs habitudes, les désinstaller, leur faire vivre de multiples crises qui, une fois surmontées, permettront de retrouver une paix perdue. La paix de la communauté n’est donc pas un sentiment à jalousement garder, au risque de le perdre pour toujours, mais à retrouver par une série de crises successives. Le drame n’est pas de subir une crise de croissance, mais de ne pas savoir la dépasser.
Vivre nos relations dans la paix
Paul Dollié
Editions des Béatitudes
180 p. – 13,5 x 21 cm – 15€
