Alexander Schmorell

Le saint de la résistance allemande

« Il a subi la haine, celui qui ne savait pas haïr ;
il fut assassiné de façon impie, et alors qu’il mourait, il ne répliqua pas. »
Saint Cyprien de Carthage sur Abel, premier martyr

« Je quitte cette vie avec la certitude d’avoir servi mes convictions les plus profondes, et la vérité. »
Alexander Schmorell, lettre à ses parents le jour de son exécution, le 13 juillet 1943

1- Résister à la dictature du mal

« Notre XXe siècle, faisait remarquer Soljenitsyne dans son discours de réception de prix Nobel en 1970, a prouvé qu’il était plus cruel que les siècles précédents. » Cependant, comme le dit saint Paul, « [là] où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé ». Rien de surprenant, dès lors, que le XXe siècle ait donné une multitude de saints au calendrier de l’Église orthodoxe, et que la majorité d’entre eux aient été martyrs. Parmi eux se trouve une âme lumineuse dont l’histoire est aussi singulière qu’inspirante. Il s’agit de saint Alexandre de Munich, dont la vie courte mais remplie de puissance s’acheva par le martyre en 1943.

Que ces martyrs du XXe siècle aient vécu à une période si proche de la nôtre est à la fois une bénédiction et un défi. D’un côté, la disponibilité des lettres, notes personnelles, témoignages et documents officiels nous permet de dresser un tableau précis de leurs dispositions intérieures et des circonstances de leur vie et de leur mort, et ce de façon beaucoup plus détaillée et complète que ne le permet la reconstitution de la vie de saints d’époques antérieures. D’un autre côté, nous sommes mis face au défi de reconnaître que ces saints étaient des personnes absolument comme nous, dont la vie ressemblait tellement à la nôtre, et qui s’habillaient à la mode du XXe siècle qui nous est si familière, plutôt que dans les costumes hors du temps des saints représentés dans notre iconographie.

Une amie de saint Alexandre exprimait bien notre perplexité devant cette proximité lorsqu’elle disait en 2012 au sujet de sa glorification par l’Église orthodoxe russe : « Il aurait éclaté de rire si on lui avait dit qu’il serait porté sur les autels. Il était juste quelqu’un de normal. »

Juste quelqu’un de normal. Comment est-il possible que ce jeune homme normal, qui croquait la vie à pleines dents, ait fait le choix de s’engager dans une action dont il savait très bien qu’elle mettait ses jours en danger, et qu’il en soit venu, finalement, à sacrifier sa vie ? Qu’est-ce qui l’a poussé – et, plus important encore, qu’est-ce qui lui a donné la force – de témoigner de ses convictions et de sa culture de chrétien profondément croyant, à une période où elles étaient systématiquement et brutalement annihilées par les nazis ? Ces questions ne le concernent pas seulement lui, mais aussi son groupe d’amis proches, cercle d’étudiants de l’université de Munich aujourd’hui mondialement connu sous le nom de « Rose blanche ». Qu’est-ce qui a donné à Alexander et à ses amis la force d’exhorter leurs compatriotes à se joindre à eux dans l’opposition au régime nazi qui agissait contre l’ordre divin, devenant par leur action « les premiers à faire entendre la voix de la résistance dans l’Allemagne hitlérienne » ?

Au fond : une personne normale, ordinaire, peut-elle vraiment être sainte ?

Avant d’essayer de répondre à ces questions, nous devons d’abord rappeler le contexte dans lequel s’est déroulée l’histoire de la quête noble et courageuse d’Alexander Schmorell et de son cercle d’amis.

Avec l’ascension au pouvoir d’Adolf Hitler, qui eut pour conséquence l’imposition du national-socialisme dans toutes les sphères de la vie en Allemagne, certaines personnes se sentirent acculées – la plupart au nom de leur foi chrétienne – à s’opposer à l’intrusion dans leur vie et dans leurs valeurs d’un système qui cherchait à contrôler, dominer et finalement détruire tout ce en quoi ils croyaient. L’Allemagne était devenue un lieu où « on ne pouvait plus s’exprimer selon son cœur ni sa raison ; où le mal ne pouvait plus être appelé “mal”, ni la tromperie, “tromperie”. »

Bien que la résistance au régime nazi à l’intérieur même de l’Allemagne ne fût pas un mouvement de masse, on comptait parmi les opposants au national-socialisme des personnes de tous milieux et de toutes convictions : des monarchistes, des communistes, des membres du clergé protestant et catholique, des paysans, des aristocrates, des étudiants et des officiers supérieurs de l’armée. La résistance était fondée sur des principes politiques, moraux et religieux.

Chez certains, l’opposition se manifestait par une aversion intérieure et un profond rejet du nazisme, qui pouvait déborder ouvertement par certaines attitudes : saluer par un Grüss Gott (Dieu vous bénisse), salutation traditionnelle du sud de l’Allemagne, plutôt que par le Heil Hitler exigé, ou encore la critique du Führer verbalisée au sein d’un cercle amical restreint. D’autres se sentaient poussés à donner à leur opposition au régime un caractère plus systématique et engagé. Cette résistance pouvait aller d’actes individuels isolés à l’encontre des lois et des politiques nazies – ces personnes choisissant d’agir plutôt selon leur conscience – jusqu’aux conspirations complexes telles que le coup d’État manqué visant à assassiner Hitler le 20 juillet 1944, appelé Opération Walkyrie.

L’idéal chrétien et ses valeurs ont joué un rôle significatif dans la résistance passive aussi bien qu’active au nazisme. En démantelant la structure et les valeurs de la vieille Allemagne, Hitler et le parti nazi ont exprimé de plus en plus ouvertement leur antagonisme au christianisme, qu’ils avaient tenu caché pour un temps. Ils employèrent pour cela toutes sortes de méthodes visant à l’attaquer et l’éradiquer. Loin d’être une idéologie purement politique, le national-socialisme était, selon les paroles mêmes d’Hitler, « une forme de conversion, une foi nouvelle ». Par conséquent, il stigmatisait le christianisme en Allemagne, parce que, disait-il : « On est soit chrétien, soit allemand. On ne peut pas être les deux à la fois. »

Les mesures prises pour soumettre puis éradiquer le christianisme consistaient notamment à fermer les monastères, les couvents et les écoles religieuses, interdire les pèlerinages et les processions, mener des campagnes d’incitation à la haine et de calomnies à l’encontre des membres du clergé. Il y eut des arrestations, des incarcérations et des exécutions d’opposants religieux au régime, parallèlement à des tentatives de mainmise étatique sur les Églises protestantes et catholiques, avec l’institution d’une Église protestante d’État contrôlée par les nazis, appelée couramment l’« Église du Reich ».

Dans leur programme de déracinement de l’influence chrétienne, les nazis entreprirent d’établir un nouveau culte, comme une « nouvelle forme » (une parodie, en réalité) de christianisme, appelé « le christianisme positif ». Celui-ci se présentait comme une religion plus « héroïque », le christianisme étant perçu comme « affaiblissant » les gens par son souci du péché, de la miséricorde et son attention aux plus faibles. Ce « christianisme positif » serait expurgé de ses éléments vétéro-testamentaires (« juifs »), de la même façon que la société allemande devait être expurgée des Juifs. Le Christ, selon cette nouvelle foi, n’était plus un Sémite, mais un héros aryen.

Ils mirent donc en place de nouvelles cérémonies de mariage et d’enterrement, essentiellement d’inspiration néopaïenne. Les festivités de Noël furent transformées en célébrations du solstice d’hiver. La swastika (croix gammée) – en allemand Hakenkreuz, ce qui signifie « croix crochue », « croix cassée », ou « croix vrillée » – fut substituée de force aux crucifix et images religieuses dans les écoles et les lieux publics.

Le rituel nazi de la fête des récoltes comprenait la récitation du « credo » de ce nouvel ersatz de religion :
« Je crois à la terre de tous les Allemands, à la vie au service du pays. Je crois à la révélation de la puissance créatrice divine et au sang pur versé en temps de guerre ou de paix, par les fils de la communauté nationale allemande, enterré dans le sol qu’il sanctifie, et d’où il jaillit et revit en tous ceux pour qui il a été versé. Je crois à la vie éternelle de la terre où ce sang a été répandu et renaît en tous ceux qui ont reconnu le sens des sacrifices et sont prêts à s’y soumettre… Ainsi je crois en un Dieu éternel, en une Allemagne éternelle et en une vie éternelle. »

En plus de celle-ci, des « prières » nazies étaient récitées par les enfants des orphelinats nazis :
« Ô Führer, mon Führer que Dieu m’a envoyé,
Protège-moi, soutiens-moi !
Toi qui as servi l’Allemagne à l’heure du besoin,
Je te remercie pour mon pain quotidien.
Oh, reste avec moi ! Oh, ne me quitte jamais !
Ô Führer, mon Führer, ma foi et ma lumière. »

Il était fondamental de prendre le contrôle des esprits de la génération montante ; ainsi les nazis s’assurèrent-ils que l’endoctrinement politique commençât dès le plus jeune âge. À cette fin, ils ordonnèrent la dissolution des mouvements de jeunesse confessionnels (principalement catholiques) et rendirent obligatoire la participation aux Jeunesses hitlériennes. Les rassemblements des Jeunesses hitlériennes se tenaient le dimanche matin ; on y entonnait des chants blasphématoires. Des cérémonies d’initiation étaient organisées le jour de la Pentecôte pour concurrencer les célébrations catholiques du sacrement de confirmation.

En réaction à l’Église du Reich d’Hitler, une structure ecclésiale connue sous le nom d’Église confessante émergea parmi les pasteurs et les laïcs protestants. Elle abrita de grandes figures telles que Martin Niemöller et Dietrich Bonhoeffer. En 1934, on lut dans les chaires de l’Église confessante une déclaration selon laquelle l’Église devait son allégeance non pas à un dirigeant du monde (le Führer) mais à Dieu et à l’Écriture Sainte. Les nazis ripostèrent par des arrestations et des incarcérations.

Le dimanche des Rameaux 1937, les prêtres de toutes les paroisses catholiques d’Allemagne lurent l’encyclique Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude »), introduite clandestinement en Allemagne et imprimée en secret par les presses catholiques. Le pape Pie XI y exprimait sa condamnation des doctrines raciales des nazis, leur néopaganisme, le culte idolâtre de l’État et leur attitude blasphématoire vis-à-vis de l’Ancien Testament. Les représailles furent immédiates : procès de prêtres catholiques sur des accusations d’immoralité montées de toutes pièces, fermeture des imprimeries catholiques et interdiction des publications diocésaines.

Les membres du clergé n’étaient pas les seuls à voir dans le régime nazi une manifestation du mal. Beaucoup de ceux qui ont résisté au régime nazi ou comploté contre Hitler pour le renverser étaient mus par la conviction qu’il était en train de détruire l’Allemagne, moralement et spirituellement.

Ainsi le comte Helmut James von Moltke, officier de l’Abwehr (les services de renseignements militaires allemands), écrivait-il en 1942 :

« Une partie non négligeable du peuple allemand commence à prendre conscience, non pas de s’être laissé égarer, ni d’entrer dans une période difficile, ni que la guerre pourrait être perdue, mais que ce qui se produit en ce moment relève du péché, et que chacun est personnellement responsable de chaque acte terrible qui a été commis – responsable, non au sens terrestre, naturellement, mais en tant que chrétien. »

Von Moltke faisait partie du Cercle clandestin de Kreisau, un groupe d’intellectuels qui se réunissaient pour échanger sur la préparation d’une renaissance et d’une restructuration de l’Allemagne, fondées sur les valeurs chrétiennes. Celle-ci pourrait se déployer après la chute d’Hitler et du national-socialisme, qui, pour eux, était inévitable. Cette restauration relèverait non seulement l’Allemagne de sa dévastation physique, sociale et politique, mais elle réparerait également le mal infligé à l’âme, à l’esprit et au cœur des Allemands eux-mêmes. Accusés de trahison, Von Moltke et d’autres membres de son cercle furent arrêtés et exécutés.

Au sein de la jeunesse allemande, un certain nombre de groupes virent le jour pour exprimer leur opposition au Troisième Reich. Dans les zones industrielles allemandes, des adolescents de la classe ouvrière s’organisaient en bandes ou en gangs et se faisaient appeler les « Pirates Edelweiss » (Edelweisspiraten). Ils se révoltaient contre la coercition et la discipline paramilitaire des Jeunesses hitlériennes et préféraient passer leur temps libre comme ils l’entendaient. Parfois, ils s’opposaient ouvertement aux responsables des Jeunesses hitlériennes, en les attaquant et en les terrorisant. Pendant la guerre, certains d’entre eux entreprirent une action plus militante en sabotant des installations du gouvernement, en cachant des déserteurs ou en assassinant des membres de la Gestapo.

Les jeunes des classes moyennes et supérieures se rebellaient contre les restrictions culturelles nazies en se réunissant en clubs pour écouter et danser sur du jazz américain, condamné par les nazis comme « dégénéré » et provenant d’une « race inférieure ». La « jeunesse swing » (Swing Jugend), comme on les appelait, se saluait par un « Swing Heil ! ». Ils imitaient les stars de cinéma britanniques et américaines dans leur façon de s’habiller.

La Gestapo réprima violemment ces deux groupes, et des centaines de jeunes furent envoyés en prison ou dans des camps de concentration pour jeunes. Quelques-uns parmi les résistants les plus militants payèrent de leur vie leur opposition.

Un groupe d’amis, étudiants à l’université de Munich, se sentirent poussés par leurs idéaux élevés et leur conscience chrétienne à se dresser contre la tyrannie du national-socialisme. Ils pressentaient que ce régime politique, en essayant de dominer toute la personne par la coercition et la terreur, volait à l’Allemagne sa liberté spirituelle. En outre, ils souffraient de voir que le Troisième Reich sacrifiait des milliers de vies dans une guerre qui n’avait aucun sens. Ils donnèrent à leur groupe le nom de « Rose blanche » et commencèrent à écrire clandestinement. Au mépris d’un terrible danger, ils distribuèrent dans différentes villes six tracts audacieux et éloquents, pour exhorter les Allemands à sortir de leur léthargie, à opposer une résistance à l’oppression insidieuse du régime d’Hitler, et, ce faisant, à « assumer leur responsabilité en tant que membres de la civilisation chrétienne et occidentale ». Cinq de ces étudiants, âgés de 21 à 25 ans, furent condamnés à mort en même temps que l’un de leurs professeurs et guillotinés en 1943 19. Parmi eux se trouvait un jeune homme de confession chrétienne orthodoxe russe, Alexander Schmorell, qui fut glorifié en tant que martyr en 2012 par l’Église orthodoxe russe.

Alexander Schmorell

Elena Perekrestov

Editions des Béatitudes

216 p. – 13,5 x 21 cm – 18€

www.editions-beatitudes.com