Benoît XVI la foi et la raison

Extrait

Introduction

L’autre Benoît XVI

« Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. » Ce sous-titre accompagne l’édition française du livre Le pari bénédictin, écrit par l’américain Rod Dreher. Son livre est parfois présenté comme l’un des plus importants best-sellers religieux des dernières années. Si l’auteur ne s’est identifié au catholicisme que de façon transitoire, après avoir été méthodiste et avant de se tourner vers l’orthodoxie, son ouvrage n’a pas moins eu un écho majeur au sein de l’Église catholique. Sa proposition : qu’a l’exemple des anciens moines, les croyants attachés au « christianisme traditionnel » prennent conscience de la précarité de leur situation dans le monde contemporain et qu’ils se solidarisent en formant des communautés qui leur permettent de préserver leur héritage, leur mode de vie et leur credo.

L’ouvrage a soulevé l’enthousiasme, mais aussi la critique. Dreher redonne certes une orientation semblant répondre aux défis que rencontrent les croyants dans un contexte sécularisé. Or, cette orientation propose un « christianisme de contre-culture 1 » dont les postulats sont pour le moins contestables. « Nous, dans l’Occident moderne, vivons sous un barbarisme », écrit l’auteur. Il s’agirait donc d’entrer en résistance contre le « nihilisme lac et hostile [qui] a emporté la partie dans nos gouvernements » et qui « œuvre à détruire la foi, la famille, les sexes et jusqu’à la définition de l’être humain ».

Non seulement le pari bénédictin présuppose une opposition irréconciliable entre la culture sécularisée et le christianisme – ce qui n’est pas une évidence –, mais surtout, il exige de réduire le christianisme a ses expressions les plus traditionalistes – ce qui est également des plus problématique. A se comprendre comme une citadelle assiégée, devant résister aux assauts d’un monde considéré a priori comme étant hostile et pervers, la communauté de foi ne risque-t-elle pas de se trahir elle-même ? Lorsqu’elle idolâtre ses coutumes du passé et se fait sourde aux interpellations qui la remettent en question, ne se ferme-t-elle pas au dynamisme spirituel qui la fait vivre et progresser dans l’histoire ?

Sans surprise, le rapprochement a été fait entre Le pari bénédictin de Dreher et la pensée du pape Benoît XVI. A la mort du pontife émérite le 31 décembre 2022, l’auteur a même prétendu que Benoît XVI aurait « approuvé » son livre. Dans le contexte des clivages idéologiques qui ont divisé l’Église au cours des dernières années, cette affirmation reposant sur un discours de Mgr Georg Gänswein est des plus suspectes. L’opposition traditionaliste au pape François n’en était pas à sa première tentative pour rallier Benoît XVI a sa cabale contre un pape réformiste. Au-delà des intrigues de palais, toutefois, la pensée de Benoît XVI mérite d’être redécouverte dans son originalité propre.

Il est vrai que, par le choix de son patronyme, Joseph
Ratzinger a explicitement inscrit son pontificat sous le patronage de saint Benoît. Celui-ci « constitue un point de référence fondamental pour l’unité de l’Europe et un rappel puissant des incontournables racines chrétiennes de sa culture et de sa civilisation », soutient Benoît XVI immédiatement après son élection en 2005. Cette référence offre une clé d’interprétation pour l’ensemble de son pontificat : critique des dérives de la modernité, le pape théologien concevait le monachisme comme modèle d’un renouveau salutaire pour la culture occidentale contemporaine et pour son humanisme, guetté par le danger d’une fermeture totale à la transcendance. Dans l’esprit de Benoît XVI, a l’image des monastères inspirés par la Règle du saint ayant vécu au 6e siècle de notre ère, les communautés chrétiennes étaient appelées à se comprendre comme des « écoles de prière » au service d’une vie spirituelle orientée vers le Christ.

C’est toutefois la vie de l’esprit et non la lutte contre culturelle qui prime chez le pape Benoît. Cette distinction est particulièrement évidente dans le grand discours qu’il prononce au collège des Bernardins en septembre 2008 : le monachisme y apparaît comme le modèle d’une « attitude vraiment philosophique », c’est-à-dire une attitude qui se met « à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies ». Le pape ne manque pas de critiquer les dérives de son époque :

Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves.

Toutefois, la vie monastique telle qu’elle est présentée par
Benoît XVI n’a rien d’un modèle de résistance identitaire et encore moins de repli sur la tradition des siècles passés. C’est même tout le contraire qui est affirmé :

[La volonté des moines] n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum.

Malgré les errances et les ambigüités qu’il voyait dans l’époque moderne, Benoît XVI n’a jamais manqué d’y reconnaître plusieurs éléments fondamentaux en phase avec le christianisme. Des éléments ayant trait non seulement à une anthropologie centrée sur la dignité de l’individu et la liberté de sa conscience, mais aussi à une organisation sociale reposant sur la laïcité de l’État et sur des normes communes faisant appel non pas a la foi, mais a la raison éthique et au dialogue démocratique. Contrairement à certains courants qui se sont parfois injustement revendiqués de sa pensée, Benoît XVI ne faisait pas coïncider son enracinement dans la tradition catholique avec la nostalgie d’un passé idéalisé, préservé des idéaux modernes. En juin 2004, un peu moins d’un an avant d’être élu pape, il prononçait un discours dans lequel il affirmait :

La foi chrétienne a supprimé – sur la base du chemin de
Jésus – l’idée de la théocratie politique. Elle a – en termes modernes – établi la sécularité d’un État dans lequel les chrétiens cohabitent, dans la liberté, avec des tenants d’autres convictions, une cohabitation ayant pour base, du reste, la responsabilité morale commune qui est donnée par la nature de l’homme, par la nature de la justice. […] Les tentations de Jésus ont finalement pour motif cette distinction, le rejet de la théocratie politique, la relativité de l’État et le droit propre de la raison, en même temps que la liberté du choix, qui est garantie a tout homme. En ce sens, l’État laïc est un résultat de la décision chrétienne fondamentale, même s’il a fallu une longue lutte pour en comprendre toutes les conséquences.

Ayant lui-même connu la montée du national-socialisme dans son Allemagne natale, Joseph Ratzinger n’avait cessé de répéter qu’un des rôles de la théologie chrétienne était de s’opposer à toute forme de « mythe politique ». Son conservatisme le rendait méfiant envers les emportements idéologiques de la gauche, mais il le rendait surtout allergique aux programmes de réingénierie sociale menés par les pouvoirs politiques, quelles que soient leurs allégeances idéologiques. Un fond chrétien lui apparaissait nécessaire afin de maintenir les institutions démocratiques et pluralistes, mais jamais comme idéologie d’État. Dans sa pensée, si la foi chrétienne a un rôle politique à jouer, ce rôle est indirect. Il passe par la médiation de la culture et de la société civile. Tout en irriguant la vie sociale de l’espérance et de la charité évangéliques, l’Église renonce à s’imposer à travers le bras séculier de l’État. Sur les enjeux communs, son terrain est celui du dialogue et de la raison éthique, non pas celui de la coercition. « Il est essentiel de ne pas supprimer cette différence », avait déjà affirmé Ratzinger : « L’Église ne doit pas s’élever au rang d’État ni vouloir agir sur lui ou en son sein comme organe du pouvoir. Sinon, elle s’érige en État pour former cet État absolu qu’elle doit précisément exclure.» La première encyclique de Benoît XVI, consacrée à la vertu théologale de l’amour, affirmera le même principe :

[L’Église] ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des perspectives et des manières d’être qui lui appartiennent. Elle veut simplement contribuer à la purification de la raison et apporter sa contribution, pour faire en sorte que ce qui est juste puisse être ici et maintenant reconnu, et aussi mis en œuvre.

Contre une tendance actuelle a faire de Benoît XVI une icône de la guerre culturelle, voire du populisme de droite, le présent ouvrage entend présenter un autre Benoît XVI, qui n’est pas seulement celui de la « messe en latin » et des « valeurs non négociables », mais celui de l’intelligence de la foi et du dialogue ouvert avec la modernité. Dans un monde incertain, menacé par un retour de la violence et par le repli sectaire, ces aspects oubliés de la pensée de l’ancien pape méritent d’être redécouverts. Non pas pour canoniser l’ensemble de ses prises de position ou pour passer sous silence les critiques légitimes qui peuvent lui être faites, mais pour rappeler ses intuitions les plus pertinentes, capables d’offrir aujourd’hui encore des points de repère utiles à la conscience croyante.

Pour cet autre Benoît XVI, la tradition catholique n’est pas un prêt-à-penser ne servant qu’à rejeter le monde moderne, mais une tradition vivante, dense et complexe, qui témoigne du parcours de l’Église à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui ; une tradition qui, au Moyen Âge, affirmait avec saint Bonaventure que la Révélation n’est pas contenue dans la lettre des Écritures, mais dans le dialogue entre Dieu et son peuple, faisant cheminer celui-ci dans l’histoire et le renouvelant constamment.

Fort de cette assise spirituelle, la proposition de Benoît XVI contient l’idée qu’au cœur de notre siècle, le rôle de la communauté de foi, humble mais essentiel, est d’ouvrir des espaces ou peuvent se vivre une authentique croissance de l’esprit, une quête de Dieu dont l’expression ultime demeure, maintenant comme toujours, l’amour. C’est en ce sens que Benoît XVI apparaît encore aujourd’hui comme un guide pour les croyants. Non pas en tant que prophète de malheur duquel il ne faudrait retenir que l’anticipation d’un avenir sombre, mais en tant que berger qui s’est questionné avec une rare profondeur sur le sens de la foi chrétienne en des temps de fortes turbulences politiques.

Tables des matières

Introduction – L’autre Benoît XVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5

1 – Une jeunesse dans l’ombre du nazisme . . . . . . . . . . . . . 13
La famille Ratzinger dans la tourmente . . . . . . . . . . . . . . . . 16
L’après-guerre et l’essor de la démocratie chrétienne . . . . . . . 21
Un « adenaueriste convaincu » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
Du Loup des steppes a saint Augustin . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
Une thèse audacieuse sur saint Bonaventure . . . . . . . . . . . . . 34

2 – Expert au concile Vatican II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
Le professeur Ratzinger : Dieu se révèle a travers l’histoire … 40
« Nous étions progressistes » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
L’empreinte de Ratzinger sur Dei Verbum . . . . . . . . . . . . . . . 49
Dignitatis humanae : la liberté religieuse comme droit civil … 50
Gaudium et spes : ouvrir l’Église au monde moderne . . . 52
Entre dynamisme et fidélité : l’« herméneutique de la réforme » . . . 54

3 – Le violoncelliste de Jean-Paul II . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
L’appel de Rome . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 64
De progressiste a conservateur ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Les « valeurs non négociables » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
La théologie de la libération : un dossier complexe . . . . . . . . 77
Le « courage de l’imperfection » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86

4 – Dialogues avec les idées du siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
Athéisme, foi et raison : rencontre avec Paolo Flores d’Arcais 91
La loi naturelle, un concept intenable ou indispensable ? . . . 94
Les fondements du vivre-ensemble : rencontre avec Jürgen Habermas . . . 99
A la recherche d’un droit juste . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
Les chrétiens comme « minorité créative » : rencontre avec Marcello Pera …. 105

5 – Un pape au service de la vérité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111
Non a la « dictature du relativisme » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
Dieu est amour . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115
Ratisbonne : « Agir contre la raison est contraire a la nature de Dieu » . . . 120
La conscience : une mémoire a éveiller . . . . . . . . . . . . . . . . 127
Le pari bénédictin, version Benoît XVI . . . . . . . . . . . . . . . . 133
Faux pas et échecs pastoraux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
« Je déclare renoncer au ministère de l’évêque de Rome » . . . 141

6 – La foi au secours du bien commun . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
L’Église, une « voix de la raison éthique » . . . . . . . . . . . . . . 147
La controverse de La Sapienza : Ratzinger contre la science ? . 151
Benoît XVI aux États-Unis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
Plaidoyer pour l’universalité des droits de la personne aux Nations Unies . . 161
La crise de l’universalisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164
Vers un christianisme de combat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169
Caritas in veritate : la proposition politique de Benoît XVI …175
Loi naturelle et écologie humaine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182

7 – Jésus en héritage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187
Redonner droit au regard de foi sur Jésus . . . . . . . . . . . . . . 189
L’identité et la mission de Jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
Les tentations au désert et l’incontournable question politique.. . . 196
Reconnaître l’Antéchrist . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 200
La voie des Béatitudes et la libération de la raison éthique … 204
Les Béatitudes contre Pilate . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 207
La croix, réponse de l’amour face au mal . . . . . . . . . . . . . . 209

Conclusion – Sapere aude ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215

Annexe – Quelques textes essentiels de Benoît XVI . . . . . . . 221

Remerciement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 222

Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223

Benoît XVI la foi et la raison

Stéphane Bürgi

Editions Médiaspaul

240 p. – 19€

https://mediaspaul.fr/