La vie funambule

Jeanne,

Il y a sur mon bureau une photo de ta mère et toi, le jour de ta naissance, une photo où vos visages allongés, dans une légère inclinaison identique, portent la marque d’une vulnérabilité pleine et recueillie. Vous semblez consentir à tout, et quelque chose est au repos, après ce grand bouleversement des corps, le passage du tien hors du sien. Tu nais avec ce regard auquel il n’est pas possible de se dérober, convoquée à vivre tu convoques à ton tour.
Cette photo mettrait en branle n’importe quel roi mage, elle inspire une infinie déférence.

Du temps où j’étais en psychanalyse avec, comme il se doit, un psychanalyste athée, mon enfant fut gravement malade et, pour la seule et unique fois, le vieux freudien employa le mot « sacré ».
Oui, il y a quelque chose de sacré dans toute naissance, et dans la tienne en particulier, si le sacré indique le surgissement de la vie au plus fort de la menace.
Cet entrelacement intime de la vie et du danger, c’est la croix que nos baptêmes de vivants dessinent sur tous nos fronts. Mais depuis neuf mois, ta mère m’apprend ceci : on ne croise pas le fer avec Damoclès. On a mieux à faire : vivre.

Lorsque je te tiens dans mes bras, Jeanne, et que je sonde ton regard – insondable, en vérité, comme tous nos regards –, je ne crois pas utile de sortir mon catéchisme de disciple de Dolto. Te préciser que tu n’es ni coupable de la maladie de ta mère, ni responsable de la guérison que nous espérons tous ? Cela paraît suffisamment évident, n’en parlons plus.
Je te regarde : tu sembles à la fois vieille comme le monde et toute neuve. Charpentée par et pour la vie ; vierge de toute histoire qui serait écrite avant toi ou pour toi.

Si je t’écris, ce n’est pas pour dire à ta place. C’est pour me mettre à l’écoute de ta vie. J’utilise les mots comme d’autres la musique ou le silence : écrire me voûte comme pour faire sonner le chant que j’entends. Le chant de ta vie me parvient chaque jour et je veux le faire sonner ; et puisque tu seras bientôt baptisée, ce sera le seul cadeau que je pourrai te faire, la seule
chose que je sache faire par moi-même – mon obole, mon collier de nouilles.

Capter l’éblouissement qui surgit de ta vie et te le renvoyer avec un petit miroir de poche.
Imagine-moi cachée dans le grand jardin de la maison, à jouer avec les reflets de la lumière, à les rediriger vers toi et te faire plisser les paupières.

J’enseignais la philosophie lorsque tu es née. Nous avons plaisanté, ta mère et moi, sur les leçons que j’aurais à te donner. Je t’ai pensée élève. Tu es devenue mon maître.

La vie funambule

Marion Muller-Colard

Bayard

80 p. – 12,5 x 17,5 cm – 12€

www.bayard-editions.com