Le temps des profondeurs

Douze femmes racontent l’abbaye de Cîteaux

PRÉFACE

DOUZE ÉCRIVAINES

Voici un livre dont la conception n’a pas été sans douleurs ! Dans le jeu des relations humaines, il arrive parfois que le oui se transforme en non, et les plus grands espoirs en amères déceptions. Le découragement n’est pas loin… Et, tout à coup, une heureuse surprise se présente comme une chance et une résurrection. Ce livre en porte la marque et en reçoit une valeur qui a le goût de Pâques.
Il faut le dire d’emblée : Cîteaux n’a jamais songé à être ainsi regardé, ne l’a jamais souhaité, jamais demandé. Mais quand l’occasion s’est présentée, pourquoi s’y opposer ? Tant que le trésor de la vie monastique n’est pas menacé, c’est inutile de dresser des murailles pour se protéger. N’y en a-t-il pas assez dans notre monde qui n’en finit pas d’accoucher du meilleur de lui-même ? La clôture nous suffit pour préserver ce trésor. Les douze femmes qui prennent la parole dans cet ouvrage l’ont bien compris. Chacune a saisi un aspect de ce trésor, un éclat, une vibration dont elle parle à découvert, sans voiler plus qu’il ne faut sa position en matière de foi ou de religion. C’est ce qui rend ce livre d’autant plus attrayant. L’une se dit athée, une autre musulmane, une autre encore loin du catholicisme de son enfance. Celle-ci a retrouvé la foi, celle-là ne l’a jamais perdue, toutes ont le souci du « parler vrai ».
En abordant Cîteaux, presque toutes pour la première fois, chacune exprime le choc qu’elle a reçu. Le silence et l’intériorité goûtés par l’une sont tempérés par les bruits sur lesquels une autre porte son attention. Là, c’est une source qui murmure ; ici, un chant qui emporte vers l’au-delà. Là transpire une douceur qui vient d’ailleurs, là une paix avec tout ce qui existe. Quelques noms sont effleurés, qui font honneur aux hôtes de cette maison de Dieu : Benoît, Bernard, Marie… Jésus est là, lui aussi, sous le couvert des mots, qui jamais ne s’impose. Mais, sans lui, qui donc aurait pu découvrir à Cîteaux une clairière qui oblige à regarder vers le haut tout en gardant les pieds sur terre ?
Le lecteur comprendra vite qu’il ne s’agit ici ni d’une « somme » théologique, ni d’un traité de vie monastique. Francine, qui est à l’origine de l’ouvrage, avait une autre visée, beaucoup plus modeste : faire connaître Cîteaux, le lieu et la communauté qui lui sont si chers. Elle a réussi à en convaincre douze femmes reconnues pour leur beau talent scripturaire. Chacune s’est mise au travail avec le génie qui lui est propre. Au final, nous voici invités à une sorte de voyage offert à quiconque cherche ce que j’ose appeler « un trésor ». Elles ne s’y sont pas trompées. Oui, il y a un trésor à Cîteaux, sinon je n’y serais pas resté. Il transpire à travers toutes ces pages. Aucune n’est de trop. Toutes en soulèvent le voile avec la délicatesse d’un doigté féminin. Comment l’Adam que je suis n’y serait-il pas sensible ?
Attention cependant ! C’est un trésor caché dans un champ. Peut-être suis-je mieux placé qu’elles toutes pour le dire, car je me dois aussi de parler vrai. J’habite ici depuis plus de cinquante ans. J’aime le lieu et ceux qui l’habitent. Mais, si j’y suis encore, ce n’est pas seulement à cause du trésor que j’y ai trouvé, c’est à cause du champ que j’avais à cultiver. Ce champ qu’il faut patiemment, jour après jour, débarrasser de ses ronces et de ses épines pour que le trésor découvert soit mieux mis en valeur. Ce champ de l’âme où Adam se laisse rejoindre par Celui qui le cherche à la brise du soir, et lui apporte tous les outils utiles au laborieux travail de la conversion du cœur.
Bon voyage à vous, chère lectrice, cher lecteur ! Laissez-vous charmer, et peut-être dépayser, par ces douze plumes. Qui sait si, derrière elles, vous n’en trouverez pas une autre qui n’a besoin ni d’encre ni de mots pour vous offrir le parfum de sa grâce : Notre-Dame de Cîteaux à qui tout le monastère est dédié !

Frère Olivier Quenardel
Abbé de Cîteaux de 1993 à 2021

 

5 – L’ACCUEIL DE LA VULNÉRABILITÉ, CHEMIN VERS LA DOUCEUR

CÉCILE GANDON

Vendredi

Le TGV qui me conduit à Dijon a des allures de voilier en haute mer. Bientôt, je vais accoster sur une terre vierge, un lieu nouveau, encore inconnu. L’abbaye de Cîteaux.
Je connais déjà un peu l’abbaye de Bellefontaine, également cistercienne, dans les Mauges, pour m’y être parfois rendue en famille à la messe du dimanche, pendant les vacances. Mes sœurs et moi, nous aimions le silence des lieux, le sérieux de la liturgie… et, surtout, le petit magasin où nous nous autorisions, après une bonne heure de messe, à aller faire nos emplettes : confitures, jus de pommes, baume pour les jardiniers ou les randonneurs, cartes postales et jolis livres. C’est peut-être là qu’est née pour moi la conviction que les petites joies de la vie sont indissociables de la grande. Que les petits plaisirs heureux disent déjà quelque chose de la vie éternelle. Ainsi, le magasin des moines était déjà dans mon cœur d’enfant comme l’antichambre du paradis !
Mais, cette fois-ci, c’est Cîteaux. Le point de départ de l’aventure. C’est là que saint Bernard a vécu, travaillé, lancé ses projets missionnaires. C’est là que vivent douze moines entourés de silence et de mystère. C’est là que, ce soir, je vais dîner avec le père abbé, dom Pierre-André Burton, et avec son prédécesseur, dom Olivier Quenardel. À la suite d’une rencontre au Salon du livre et des médias chrétiens de Dijon, on m’a demandé d’intervenir, en tant qu’auteur et en tant que témoin porteuse d’un handicap moteur, sur le thème de la douceur, devant un petit groupe de personnes se réunissant régulièrement dans cette abbaye. Moi qui n’ai rien d’extraordinaire, qui n’ai pas vécu de conversion à la saint Paul ni lancé de fondation charismatique. Simplement, peut-être, une manière particulière de porter la fragilité au quotidien, même pas toujours bravement, parfois au contraire bien douloureusement… mais avec la certitude que la souffrance n’est pas une fin, plutôt une traversée. Qu’au fond du fond du puits se reflète toujours la lumière.
Je vais accoster en terre nouvelle. Je parle du lieu physique de l’abbaye, mais aussi et surtout de ce lieu dont mon âme a soif. Cet espace de silence et de clarté au fond de moi où Dieu habite comme en son tabernacle, en dépit de toutes mes faiblesses. Je sais son existence, j’ai déjà emprunté ce chemin et, pourtant, cette terre qui m’attend reste neuve, vierge de mes propres pas. Je m’en réjouis. Le Seigneur ne fait-il pas toute chose nouvelle ?
Hier, j’ai signé l’achat d’un appartement. Les clés sont dans ma poche. Je suis très heureuse de cette étape importante pour mon avenir et, en même temps, je sais combien cette apparente sécurité est éphémère. Je sais bien que mon vrai lieu, mon point d’ancrage est ailleurs. Je veux m’en souvenir. Je veux que mon tabernacle intérieur ouvre sa porte pour inonder de lumière mon nouveau lieu de vie. C’est avec ce bagage que j’arrive à Cîteaux.
J’arrive aussi avec le poids de ma vie fragmentée par mille préoccupations, percutée sans cesse par ma sensibilité trop vive. Dernièrement, je suis tombée plusieurs fois dans le même après-midi. Mes jambes, parfois, se dérobent sous l’effet d’une trop grande fatigue. Ordinairement, je m’en remets facilement. Mais là… devant mes collègues… ç’a été difficile. Humiliant. Mon orgueil en a pris un coup. J’en ai encore le cœur tout égratigné aussi bien que le creux des paumes. Les plaies encore bien rouges me rappellent à chaque instant qui je suis : une personne qui a besoin des autres pour se relever.
J’arrive également en ce lieu toute lestée par la gravité des confidences qui me sont faites. Je ne sais pourquoi, il me semble que les gens qui m’entourent me confient aisément leurs souffrances. Peut-être que mon expérience du handicap me rend plus attentive, en tout cas plus sensible à ce qui fait vibrer le cœur d’autrui. Soucis de couples en difficulté ; enfant malade ; amis endeuillés ; solitudes diverses. La liste est longue. Je veux remettre cela à Jésus : pour moi seule, ce serait trop lourd. J’ai besoin de reprendre des forces.
Après quelques kilomètres au milieu de beaux paysages vallonnés, en arrivant à Cîteaux, c’est la chaleur qui me saisit. Nous sommes au début du mois de juin et la canicule pointe déjà le bout de son nez. La chambre que l’on me propose est grande, belle, inondée de lumière. Ce n’est pas l’image que je me faisais d’une chambre de monastère. J’ouvre la fenêtre : j’ai une vue splendide sur la forêt de sapins. Il est déjà bientôt 18 heures et pourtant le soleil darde ses rayons.
La tête me tourne, une grande angoisse s’abat sur moi d’un seul coup. Et si je mourais ? De soif… de chaud… Et si l’eau venait à manquer ? Ma pensée se tourne vers les migrants qui quittent leur pays par manque d’eau. Vers Annah, aussi, une femme avec laquelle j’ai fait peu à peu connaissance, qui reste presque toute la journée sur le trottoir en attendant que les gens lui donnent une pièce, une canette de Coca… veuillent bien lui accorder un regard. Je l’imagine avec son petit vaporisateur. Elle doit se sentir mal. Moi aussi, la chaleur en ce moment me fait me sentir fragile, vulnérable, insécurisée. C’est le comble, dans ce lieu aux murs millénaires… Même les conifères en face de moi me semblent crier de soif. Comme si tout ce qui vit, sur cette planète, était en attente d’une libération.
Le soir, en dînant avec le père abbé et son prédécesseur, et avec Francine Ohet qui m’accueille, assise sur une chaise au dossier haut, devant une belle table en bois, je sens peu à peu mes tensions intérieures s’apaiser. Ces hommes sont sages. Ils sont simples, à l’écoute. Nous nous régalons d’un bon repas… Je me sens bien entourée.
Malgré tout, je ne sais pourquoi, je reste hantée par l’idée de la fin. Est-ce le fait d’être ici au contact de l’éternité ? Le vertige existentiel devient plus prégnant, plus immédiat. Je ne peux m’empêcher de demander : « Et si votre communauté venait à s’éteindre ? » Les moines accueillent cette éventualité. Non pas benoîtement, en se croisant les bras. Mais conscients que l’homme n’a pas le dernier mot. C’est le Seigneur qui dirige le monde. Pas nous. Un poids immense me tombe des épaules…
J’assiste à l’office de la fin de journée. Grande paix. Je ne peux pas dire que je prie. Je me contente, ce soir, de contempler les moines et de me laisser porter par leurs voix graves. Lorsqu’ils se déploient en arc de cercle à la fin de l’office et que la prière du Salve Regina s’élève, majestueuse, je vois leurs grandes capes blanches effectuer un beau mouvement ample. Je vois les voiles de mon bateau. La liberté m’appelle.


Samedi

On m’a demandé de parler, cet après-midi, de la douceur. « Éloge de la douceur. » La situation ne manque pas de piquant. Moi qui suis une écorchée vive, un volcan sinon en éruption, du moins en perpétuel bouillonnement… on me sollicite sur ce thème qui m’honore, mais qui va m’obliger à emprunter un sentier nouveau. Je ne savais pas que j’étais vraiment capable de douceur. Et, surtout, que j’étais légitime à aborder ce sujet. Quelle confiance on me fait ! Quel cadeau !
Je me retrouve ainsi à parler devant une cinquantaine de personnes, membres des « Rencontres buissonnières » qui se retrouvent autour d’un auteur deux fois par an, à l’abbaye. La salle est baignée de lumière et mon cœur, je crois, l’est tout autant. Au fil de mes mots maladroits, petit à petit, la vérité se fait, de petits chemins se tracent au rythme d’épisodes de vie parfois douloureux. Mon statut ici est un peu particulier et ne rentre pas vraiment dans des cases : je suis là en tant qu’auteur car j’aime choisir les mots les plus exacts pour révéler la poésie et la beauté de la vie quotidienne. Je suis là en tant qu’aquarelliste car j’aime mettre en valeur à travers mes pinceaux des petites scènes d’enfance ou de vie familiale. Et puis je porte un handicap moteur depuis l’enfance, qui m’a rendue à la fois résiliente et ultra-sensible. L’exercice auquel je me prête n’est pas facile. Pas facile d’évoquer en vérité, sans faux-semblant, ce qui m’habite. Non, la douceur n’est pas forcément innée, elle se travaille. Il m’est impossible d’ailleurs de parler de douceur sans évoquer la puissance bienfaisante des larmes.
Mais je sais aussi par expérience que dire la vérité, la réalité du combat, est la condition pour rejoindre le cœur de l’autre. Trouver ce qui nous relie, que l’on porte un handicap ou non. La tendresse, la douceur, la soif d’être aimée comme je suis, d’être consolée et guérie, la présence gratuite. Je crois vraiment que mon handicap me fait vivre de manière seulement plus radicale ce qui, au fond, habite le cœur de chacun.
Et peu à peu, je vois certains visages s’épanouir comme des corolles. Nos vécus se rejoignent. Je regarde chaque personne et je découvre en elle un frère, une sœur, alors même que, l’instant d’avant, nous ne nous connaissions pas. Quelle est cette grâce qui me permet de me sentir si proche d’inconnus ?
« On peut vivre sans la gloire/ qui ne prouve rien,/ être inconnu dans l’Histoire/ et s’en trouver bien,/ mais vivre sans tendresse, il n’en est pas question…/ non non non non, il n’en est pas question. » J’aime les paroles de cette chanson composée par Hubert Giraud et Noël Roux. En vérité, elle est tout sauf naïve. Elle dit très simplement, humblement, ce que nous savons si bien cacher parfois.
Je sens aussi que ce cadre apaisant de l’abbaye et la présence des moines m’autorisent à laisser émerger l’esprit d’enfance, la joie qui m’habite. À ne pas avoir honte de cette part de candeur au fond de moi. Bien sûr, je suis une femme d’une quarantaine d’années, pleine de blessures et de défauts, entachée de péché, hélas ! Mais ici, dans cet endroit, j’ai envie de laisser sa chance à l’enfance.
Et tandis qu’un trio de musiciens interprète la Pavane pour une infante défunte de Ravel – que j’apprécie particulièrement – en l’agrémentant de délicates paroles de sa composition, l’espace d’un instant, je me vois, petite fille blonde, assise face à moi-même.
Et le sentiment d’une fécondité nouvelle m’envahit. Cette enfant qui a grandi, en traversant des tempêtes, en saisissant des mains tendues pour se relever, c’est moi. Cette femme désormais adulte que des artistes, des gens aimants ont choisi d’honorer en musique et en mots, c’est moi. La même qui, il y a quelques jours, pleurait de honte, de découragement d’être tombée, de solitude et de colère devant l’injustice du handicap. Comment pouvais-je savoir que, dans cette femme toute meurtrie, une nouvelle femme était déjà en germe ?
Une nouvelle femme ? Ou bien était-elle simplement cachée, dissimulée sous le poids du quotidien ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’en ce deuxième jour à l’abbaye, je fais l’expérience qu’il m’est possible, même à quarante ans, de renaître d’une certaine manière. Ce ne sont pas seulement des talents qui se déploient. C’est plutôt que je me sens autorisée à être, enfin, tout simplement moi-même.
« Heureux les doux, car ils obtiendront la terre en héritage » (Mt 5, 5). Dans ma réflexion sur la douceur, je me laisse interroger par ce verset des Béatitudes que l’on trouve dans la Bible. Et je demande : quelle est-elle, cette terre promise ? Qu’allons-nous obtenir, si nous sommes doux ? Le père Olivier Quenardel esquisse cette réponse qui résonne fortement avec l’expérience intérieure que je viens de faire : cette terre, c’est peut-être simplement celle de notre humanité réconciliée avec elle-même, avec ses limites. En apprenant à être doux, nous apprenons aussi que Dieu nous aime tels que nous sommes.


Dimanche

Cette journée m’offre un temps de recul, d’accalmie dans le tourbillon des émotions traversées la veille. À la sortie de la messe, j’ai la joie de retrouver, de manière totalement inattendue, une amie venue s’établir depuis quelques mois dans la région. Son sourire rayonnant, sa bonne mine me disent qu’elle a fait le bon choix, qu’elle est heureuse. Son bonheur simple est communicatif.
Je m’interroge sur ces rencontres qui jalonnent mon existence de manière plus ou moins ponctuelle, ces personnes qui, sans être très proches, apparaissent à certains moments importants de ma vie comme de bons anges gardiens, puis repartent vers d’autres horizons. C’est un peu mystérieux. Qu’est-ce que Dieu sème dans ma vie à travers elles ? Et dans leur vie, à travers moi ?
Cette rencontre inattendue, providentielle au fond, me fait plaisir. Elle me dit qu’une existence posée, calme, gaie est possible.
Pendant le repas, nous entendons une lecture dans laquelle il est question de martyre. En ce dimanche de la Trinité, je ne m’y attendais pas. Cette réalité me fait violence. J’ai du mal à m’y attarder, à accueillir ces paroles. C’est trop abrupt ! Je sais bien pourtant que la mort fait partie de la vie. Mais la violence… ! Je repense aux échanges que j’ai eus la veille sur la douceur. Peut-être ma réflexion a-t-elle besoin d’être encore approfondie, purifiée. La vraie douceur n’est pas ouatée. Je dois une nouvelle fois regarder la vérité en face et admettre qu’elle peut aller jusqu’au don de sa vie, dans la souffrance, par Amour. Comme Jésus.
Après le déjeuner, je vais m’installer dans le parc. Le vert profond des arbres me fait du bien. J’aperçois un ou deux promeneurs à bonne distance. Je m’allonge un instant dans l’herbe. Qu’il est bon de contempler le dessin des feuillages qui se superposent en laissant passer la lumière. Qu’il est bon de se mettre au rythme du Ciel.
Un peu plus tard, je découvre un banc et une table en bois qui se trouvent là, comme si j’étais attendue. C’est parfait pour écrire et pour lire. Cela tombe bien car ce matin, à la librairie, j’ai trouvé un petit ouvrage : L’amitié véritable d’Aelred de Rievaulx. Ce titre m’a aussitôt attirée. L’auteur a beau être un moine anglais du XIIe siècle, ses mots me semblent n’avoir pas pris une ride. Comme lui, c’est la vérité que je cherche, la vérité dans la relation. Et je mesure à quel point les amitiés profondes sont la colonne vertébrale de ma vie, affective mais aussi spirituelle. Je suis touchée par la franchise et la finesse, aussi, dont les protagonistes témoignent dans ce livre. Ainsi commence le dialogue entre Aelred et son ami Yves :

« [Aelred] Nous voici toi et moi, je l’espère, en tiers entre nous le Christ. Au milieu des bruits du monde, tu étais seul à te taire. Pour exprimer les pensées de ton âme, tu n’aimes pas la foule et souhaites un lieu retiré… [Yves] C’est tout à fait cela ! Chaque fois que tu viendras, accorde-moi la permission de pouvoir disposer de toi, à l’écart des autres, pour mieux t’exprimer les tempêtes de mon cœur… »

Me voilà, moi aussi, à l’écart. Je pense à mes amis, aux personnes qui comptent réellement pour moi. Est-ce que je suis capable de leur être vraiment présente, est-ce que je leur permets de « disposer de moi » pour leur permettre « d’exprimer les tempêtes de leur cœur » ? Et moi, avec qui est-ce que je me sens suffisamment en confiance pour parler de ce qui m’habite en profondeur ?
Comme par un fait exprès, ce dimanche est justement marqué par deux belles conversations téléphoniques avec des proches. Comme si le silence environnant créait un écrin pour recevoir les confidences. Après coup, les mots si délicats de Charles Péguy me reviennent en mémoire : « Heureux deux amis qui s’aiment assez, qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez, qui s’entendent assez, qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de même, assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côte à côte, de marcher longtemps, longtemps, d’aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes. Heureux deux amis qui s’aiment assez pour (savoir) se taire ensemble. Dans un pays qui sait se taire. »
Dans le silence environnant, je me sens comme grandie, agrandie par la confiance qui m’est faite. Je ne suis pas seule en moi-même. Je me sens au contraire tout habitée de ce qui fait la vie de mes amis et de mes proches. Mon espace intérieur est illuminé d’un bon feu bien vivant.
Lorsque la nuit tombe sur cette journée, j’ouvre grand la fenêtre de ma chambre. Je contemple simplement les étoiles amoureusement disposées sur le tissu sombre du ciel. Je me mets à l’écoute du silence, et je me dis que tout est bien.


Lundi

Il est 5 h 30 du matin et je suis debout. J’ai décidé de réaliser un rêve : me promener en forêt, seule, à l’aube. Je ne l’ai jamais fait. La forêt, pour moi, c’est toujours trop loin, vaguement périlleux ou fatigant. Il y a des racines à éviter, des creux à franchir, des bosses pleines de traîtrise. Mais aussi les grands arbres feuillus, les écureuils dont on n’aperçoit qu’une queue touffue et les oiseaux de toutes sortes, les petits ruisseaux enchanteurs dont j’ai pu rêver bien souvent. Il se trouve que, cette fois, le rêve est à portée de main… Pourquoi s’en priver ?
Lavée, habillée, je descends sur la pointe des pieds pour ne réveiller personne… Mais, en réalité, les moines ont sans doute déjà commencé leur journée depuis longtemps. Dans le réfectoire des hôtes, je croise deux personnes. Ce sont deux amis de la nuit. À cette heure, la réalité me semble différente, comme embuée, ralentie, enveloppée d’une épaisseur ouatée. On dirait que le silence rend toute chose précieuse… Les sons, les regards et les gestes deviennent plus denses.
Mon café avalé, j’emprunte le petit sentier forestier qui entoure le monastère. Le soleil pointe déjà le bout de son nez. Ses rayons neufs entre les arbres ont quelque chose de féerique. J’ai l’impression d’être au tout début du film Orgueil et préjugés tourné par la BBC d’après le roman de Jane Austen : le chant des oiseaux dans les branches, la nature nimbée de rosée… c’est le début d’une belle histoire.
Au loin, les camions grondent déjà et me rappellent que la vie du monde n’est pas bien loin. Les murs qui séparent les moines de la vie industrielle, affairée, parfois même insensée, ne sont finalement guère épais. J’en veux à ces camions d’envahir mon petit paradis de leur vacarme… Je voudrais oublier que ce séjour à Cîteaux n’est qu’une parenthèse dans ma vie de citadine. N’est-ce vraiment que cela ? Ou le départ d’une vie autre, moins fragmentée, plus intérieure et silencieuse ?
Tout à l’heure, juste après l’office des laudes, je suis invitée à parler devant les moines. Moi, rentrer en clôture ! Me retrouver devant les moines réunis ! J’ai l’impression que l’on me fait un privilège insigne. L’angoisse m’étreint le cœur. Que vais-je dire à ces hommes de Dieu qu’ils ne sachent déjà, bien mieux que moi et depuis plus longtemps ?
Le calme de la forêt me rappelle que toute chose a sa place en ce monde. Un arbre pousse à tel endroit et pas un autre. Aujourd’hui il m’est demandé de parler, et plus tard ce sera le moment de me taire… Alors, confiance ! Allons-y.
Dans la petite salle où je suis accueillie, les moines s’installent l’un après l’autre autour de moi en arc de cercle. En voyant leurs visages, toute crainte disparaît : ce sont mes frères. Ils ne sont pas là pour me juger. Ils sont simplement heureux de partager un petit moment d’humanité. Ces hommes ont sans doute leur fragilité, eux aussi. Et que c’est bon de me sentir comprise de l’intérieur par eux, accueillie comme je suis. Paradoxalement, partager une part de ma vulnérabilité avec des hommes à la fois profonds et bien incarnés, me rend plus forte.
Cette douceur que l’on m’a demandé d’évoquer, j’en ai fait l’expérience à Cîteaux. C’est comme un début de guérison. J’ai été, pendant ces quelques jours, libérée de la tension de vouloir être autrement. J’ai expérimenté comme il est bon, joyeux et doux d’être soi-même au milieu des autres, sans faux-semblant.
Je quitte les lieux le cœur plein de lumière et habitée de cette conviction : Dieu m’aime comme je suis, et je suis une merveille dans sa main. Puisse cette assurance me porter longtemps !

 

Le temps des profondeurs

Collectif

Editions des Béatitudes

208 p. – 15 x 21 cm – 23,5€

www.editions-beatitudes.com