Le vainqueur de Lépante

1er chapitre

Dans ce premier chapitre du livre de Louis de Wohl, nous faisons la connaisance du jeune enfant, dans son village où il est élevé en cachette, en plaine « bataille » contre les Maures.

En fait de chemin, l’on ne disposait pour gagner Léganès que d’un étroit sentier crotté, entre les pierres duquel des marques de pas étaient restées imprimées dans la boue durcie. Là-haut, à l’extrême sommet de la colline, le village dormait dans l’embrasement de ce début d’après-midi.

Lorsque, du fond de sa voiture, Charles Prévost le découvrit dans l’encadrement de la portière, il secoua sa grosse tête grisonnante. Vrai, songeait-il, on eût pu mieux choisir. Mais allez comprendre les lubies d’un Massy, cette espèce de joueur de viole. Rien ne l’empêchait cependant de jeter son dévolu sur Valladolid, ou même Madrid – encore que la vie y fût assurément plus chère que dans ce désert. Et puis, avec la curiosité des citadins, les secrets ne sont pas aisés à garder dans les villes…

Un bruit mat l’arracha à sa rêverie. Quelque chose avait heurté le carrosse ! Penchant en avant son buste massif, Charles Prévost écarta le rideau qui masquait la fenêtre, et poussa une exclamation stupéfaite : là, fichée dans le rideau, c’était bien une flèche qu’il voyait !

Levant les yeux, il découvrit à une certaine distance une tête enturbannée – puis une autre, et une troisième encore. Les Maures… L’espace d’un instant, Charles Prévost se trouva reporté à l’époque du siège de Tunis. Fanfares des trompettes, bannières claquant au vent, ordres vociférés par l’Empereur comme il avait le secret de le faire.

À ce moment, il s’avisa que les turbans abritaient des frimousses d’enfants empreintes d’une terreur manifeste. Ainsi, voilà les coupables qui venaient de bombarder sa voiture ; des bambins jouant « aux Maures » ! Une bouffée de colère lui monta au visage, et, d’un coup sec, il tira le cordon dont l’autre extrémité était attachée au petit doigt du cocher.

Le carrosse s’immobilisa. « Attendez un peu, garnements ! » cria Charles Prévost d’un air menaçant, et il se mit en devoir d’ouvrir la portière.

« Non, ne bougez pas ! » lança une voix fraîche. Pesamment, le gros homme se retourna. Planté devant l’autre fenêtre, un jeune garçon examinait d’un air impérieux l’intérieur de la voiture. Huit ou neuf ans, peut-être ; fin visage pâle sous une tignasse blonde. L’enfant était vêtu de haillons.

« Que signifie ? » Prévost dévisageait l’enfant de ses yeux globuleux.

— Par pitié, ne bougez pas », jeta précipitamment l’interpellé. Ce n’est pas vous qu’ils visaient – votre carriole est venue se mettre dans leur champ de tir.

— Ça, par exemple… » Prévost, était près d’exploser, « Tu vas me faire le plaisir de décamper. Du diable si jamais…

— Un coup malheureux, admit l’enfant d’un air impatient. Mais si vous restez dans votre voiture, je me fais fort de vous venger. »

Les yeux de Prévost se rétrécirent. Ces cheveux blonds, ces yeux bleus…

« Qui es-tu ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

— Je suis le chef des Chrétiens, répondit le jeune capitaine d’un air digne. Si vous ne bougez pas, la victoire est à moi. Vous allez voir ! » Et, laissant retomber le rideau de cuir, il s’éclipsa.

Avec un soupir excédé, Prévost sortit machinalement un ample mouchoir et s’épongea le front. Puis il reporta son attention de l’autre côté. Les « Maures » étaient toujours là – une bonne douzaine de gamins enturbannés, armés de sabres de bois, de frondes et d’arcs.

Cloués sur place, ils contemplaient bouche-bée le carrosse. Sans doute n’avaient-ils jamais vu semblable merveille. Dans cette contrée perdue, la possession d’un âne était signe d’aisance ; un mulet classait son propriétaire parmi les heureux de ce monde. Devant une voiture à deux chevaux, avec cocher et laquais en livrée, il va de soi que leur jeu perdait tout de son attrait.

Prévost se disposait à leur exprimer sans fard son opinion sur les vauriens de leur espèce, lorsqu’une voix claironnante lança un impérieux : « Santiago ! » La première stupeur passée, ils s’ébrouèrent et tentèrent de se regrouper à la hâte.

Trop tard ! Une troupe compacte surgissait dans leurs dos ; à peine les deux partis avaient-ils pris contact, qu’un second détachement débouchait de derrière le carrosse, et se ruait à l’attaque, entraîné par le blond héros. Pris de panique, les Maures lâchèrent pied, et s’enfuirent à toutes jambes, talonnés par les « Chrétiens ».

Une grimace satisfaite plissa les lèvres de Charles Prévost. Puis il tira deux fois sur le cordon, et le carrosse se remit en mouvement. Quelques minutes plus tard, tout Léganès n’avait d’yeux que pour l’insolite équipage qu’escortaient les abois furieux des chiens ameutés.

Avisant un vieux prêtre qui passait là, Prévost se pencha à la fenêtre, et souleva son chapeau.

« Bonjour, Padre, dit-il poliment. Pourriez-vous m’indiquer où demeure le Señor Massy ? »

L’ecclésiastique portait quatre-vingts ans bien sonnés, et sa soutane ne paraissait guère plus jeune. Il s’inclina avec une majesté qui contrastait avec la pauvreté de sa mise.

« Je suis le Padre Bantista Vela, votre humble serviteur. Señor Francisco Massy est mort depuis plusieurs années. C’est moi qui lui ai clos les yeux. Dieu ait son âme.

— Amen, dit Prévost en se signant. Et la Señora ?

— Je me ferai un plaisir de vous conduire à sa maison. » Et comme Prévost l’invitait à monter en voiture, le vieux prêtre jeta un coup méfiant sur les deux chevaux : « Si vous le permettez, Excellence, je préfère vous précéder à pied. C’est à deux pas d’ici. » Et, de sa démarche indécise, il prit les devants.

La maison de Señora Massy était une vieille bâtisse délabrée et toute brûlée par le soleil. À l’approche du carrosse, quelques poules s’égaillèrent, caquetant et battant rageusement des ailes. La rue s’emplissait de monde. Épaisses faces de paysans tout aussi éberluées que quelques instants auparavant les « Maures » devant l’ahurissant spectacle.

Une femme apparut sur le pas de la porte. Quoiqu’elle dût friser la cinquantaine, son visage gardait mainte trace de sa beauté première, et sa robe rapiécée était d’une propreté absolue. Sans prêter plus d’attention au prêtre qui, devant elle, murmurait confusément, son regard vint se poser sur la voiture d’où un personnage aux formes rebondies s’extrayait avec l’aide de laquais. À cette vue, le sang lui reflua du visage.

Nul n’avait jamais vu en ce lieu d’aussi important personnage. Médusés, les villageois s’émerveillaient devant la fière moustache blanche, la barbiche amoureusement entretenue, ainsi que le somptueux habit vert-bouteille du nouveau venu.

« Señora Anna Massy ? » interrogea Charles Prévost, se découvrant aussitôt. « Je m’appelle Charles Prévost et j’ai l’honneur d’être au service de Sa Majesté. »

La femme inclina la tête sans répondre. Un geste d’acquiescement, peut-être, encore qu’il fît plutôt penser à l’enregistrement d’une sentence. Puis, de la main, elle invita le visiteur à entrer. Après une brève hésitation, le digne ecclésiastique emboîta le pas à son compagnon, et referma la porte.

Prévost se vit offrir la meilleure chaise du misérable logis, ainsi qu’un gobelet de vin. Il s’assit, goûta le breuvage du bout des lèvres, puis toussa pour s’éclaircir la voix.

« Señora Massy, sans doute avez-vous déjà deviné le but de ma visite ? » La femme restant silencieuse, Prévost crispa les lèvres, et extirpa de son pourpoint un document qu’il déplia précautionneusement. Puis il se mit à lire d’une voix neutre :

« Moi, Francisco Massy, musicien de Sa Majesté, et Anne de Médina mon épouse, reconnaissons avoir reçu un fils du Señor Adrien de Bues, écuyer de Sa Majesté, ceci afin que nous l’élevions comme s’il était notre propre enfant, et sans révéler à qui que ce soit l’identité de son père : le dit Señor Adrien désire en effet qu’aucune personne au monde, sa femme y comprise, ne connaisse l’existence de cet enfant. C’est pourquoi nous jurons et promettons de ne dire ni déclarer à âme qui vive de qui ledit enfant est le fils, jusqu’à ce que ledit Señor Adrien nous dépêche un tiers muni de cette lettre, ou qu’il vienne en personne. Nous reconnaissons en outre avoir reçu dudit Señor Adrien la somme de cent couronnes pour la première année. Et dorénavant ledit Señor Adrien s’engage à nous donner chaque année cinquante ducats pour l’entretien de l’enfant. Fait à Bruxelles, le 13ème jour de juin, l’an de grâce mille cinq cent cinquante. »

Prévost replia soigneusement le parchemin, et le renfourna dans sa poche. Ceci fait, il leva enfin les yeux.

« Voilà qui suffit sans doute à vous éclairer à la fois sur mon identité et sur le but de mon voyage. Où est l’enfant, señora Massy ?

— Il… il va rentrer d’un moment à l’autre, balbutia la pauvre femme. L’heure du dîner est proche. » Puis, réprimant un sanglot ; « Vous venez… contrôler ses progrès ? »

À peine s’il y avait une ombre d’espoir dans sa voix. Le coup, s’il devait tomber, ne ferait que confirmer ses craintes.

« Je viens le chercher. Ce qui lui reste à apprendre, ce n’est pas ici qu’il le trouvera. »

Anna Massy se mit à pleurer sans bruit. De sa main déformée par l’arthrite, le vieux prêtre lui tapota l’épaule. Prévost exhibait cependant une bourse de soie.

« Je suis chargé de vous régler une année supplémentaire, en reconnaissance de vos services », dit-il maladroitement.

Les yeux de la paysanne s’éclairèrent :

« Vous ne l’emmenez donc pas tout de suite, Señor – vous me le laissez encore un peu… rien qu’un petit peu…

— Non, Señora, Il faut qu’il parte aujourd’hui même. »

Elle repoussa la bourse. « Je ne veux pas de votre or. » Puis, se détournant : « Il est… comme mon propre fils. Je croirais le vendre.

— Le vendre ? » Prévost était stupéfait.

— Il ne me reste que lui, dit-elle d’une voix tremblante. Mon pauvre mari…

— J’ai appris votre deuil, coupa précipitamment Prévost. Le bon Padre me l’a dit, mais je ne fais qu’exécuter les ordres reçus – comme nous tous, du reste. »

Elle ne voulut pas même alors s’avouer vaincue :

« Du moment que son père a pu se passer de lui tant d’années, il ne verrait sûrement pas grand inconvénient à me laisser encore un peu mon petit gars. »

Prévost se dressa majestueusement. Son énorme personne parut emplir la pièce.

« Señora Massy, vous m’avez tout l’air de ne pas apprécier exactement la situation. Adrien de Bues est au service personnel de l’Empereur, et ma mission m’a été confiée par l’illustrissime Don Luis Mendez Quixada, majordome de Sa Majesté Impériale. Vous ne prétendez tout de même pas aller contre son ordre formel ? »

Avec un geste de désarroi, elle céda enfin. Apitoyé par sa détresse, Charles Prévost porta son fin mouchoir à son nez.

« Allons, allons, ma bonne dame – on ne veut que du bien à cet enfant. Où est-il ?

— Jérôme est derrière vous, Señor, balbutia la femme. Il est entré sans que vous vous en aperceviez. »

Prévost se retourna. Huit à neuf ans, yeux bleus. Le capitaine des « Chrétiens », une petite arquebuse à la main. Soudain Prévost s’avisa que, dès sa première rencontre avec ce jeune chef de bande – à qui obéissaient des gamins souvent deux fois plus grands, il avait pressenti la vérité.

Il sourit :

« Je suis venu t’emmener en voyage. »

Le gamin planta son regard dans les yeux du poussah.

« J’ai remporté la victoire, dit-il. Avez-vous vu la bataille ?

— Oui.

— Bon, fit le garçon. Dans ce cas, j’accepte de vous suivre. Mais auparavant, je voudrais bien dîner. J’ai une faim de loup. »

Le vainqueur de Lépante

Louis de Whol

Éditions Blanche de Peuterey

390 p. – 14,8 x 21 cm – 24€

https://www.peuterey-editions.com/