Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes

1 – Lorsqu’avancent les Ténèbres

Quand j’étais ado, j’ai été profondément marqué par les intellectuels français du milieu du xxe siècle. À la fin des années 1990, l’Ukraine connaissait des coupures d’électricité et de chauffage. À l’époque, c’était en raison de la pauvreté, puis à l’hiver 2023, l’électricité, le chauffage, l’eau et Internet ont de nouveau disparu en raison des bombardements russes visant les infrastructures civiles. En 1998, alors en terminale, j’ai passé l’hiver dans la bibliothèque publique non chauffée à lire Camus, en doudoune et bonnet. En russe, car je crois qu’il n’y avait pas de traduction en ukrainien à l’époque. Ces livres de Camus étant les uniques exemplaires dans ma bourgade d’Ukraine occidentale, il n’était pas possible de les emprunter. Après Camus, je suis passé à Sartre.

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Lorsque, la nuit du vingt-quatre, Oksana et moi avons été réveillés par les explosions, j’ai vérifié les infos sur mon téléphone et je me suis précipité vers mon ordinateur. J’étais alors rédacteur d’un grand site d’info et mon premier geste a été professionnel : nous étions en retard pour informer. Ce n’est qu’après avoir rédigé deux ou trois papiers, comme une machine, que j’ai réalisé que c’était absurde. Mais qu’est-ce que je fais, putain ?

Mes enfants dorment sous une tente. Les explosions retentissent tout près, l’envahisseur avance sur Kyiv.
Or, à la différence de moi, Oksana se préparait, en cachette. Elle s’était entendue avec une amie — la marraine de notre aîné — pour qu’« au cas où », elle nous fasse sortir de la ville en voiture.
Les bouchons commençaient à s’installer et, bien sûr, aucun taxi ne circulait. Les enfants étaient déjà habillés, sages et silencieux. Les yeux sur mon appli de taxis, je ne cessais d’augmenter le tarif que je proposais pour la course. Aucune voiture.
Et c’est à l’instant où je chuchotais à Oksana : « Dis à ton amie de partir sans nous », que mon téléphone a bipé : un taxi allait arriver dans quelques minutes.

Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes

Artem Chapeye

Bayard

128 p. – 13 x 21 cm – 17€

www.bayard-editions.com