L'héritage d'Oléhân - Éphata
Chapitre 1
La cérémonie
Le soleil avait entamé sa lente descente à l’ouest de la cité de Laran. Assise sur le rebord d’une fenêtre de la plus haute tour du palais, ses longs cheveux châtain foncé virevoltant au gré du vent, Mathylde s’émerveillait du paysage qui s’offrait à elle. Tel un tableau de grand maître dont on découvre à chaque contemplation un nouveau détail, elle aimait s’octroyer cette escapade méditative après la sortie de l’école et ainsi savourer l’étendue de cette nature prodigieuse. Derrière les grandes portes de la cité s’étendaient les vastes plaines de Tingall et ses immenses chênes qui bordaient la route commerciale, ainsi que la forêt de Sance, vieille de plusieurs milliers d’années. Au-delà de la forêt, la région montagneuse de Galamiel s’élevait majestueusement comme pour couronner ce splendide paysage évocateur d’aventures. Mathylde aimait s’imaginer le bruit du fleuve Min s’écoulant sur l’autre versant, elle pensait à sa fraîcheur, au bonheur que ce devait être de s’y baigner lors des trop chaudes journées d’été.
Contempler ce sublime spectacle lui redonnait toujours de la force et de l’espoir. Oui, il était possible qu’une nouvelle ère arrive. Le rêve d’un monde plus juste et plus équitable s’agitait en elle tel un flot impétueux qui ne demandait qu’à jaillir.
Sa présence au palais ne signifiait en rien une quelconque noble ascendance. D’ailleurs, il n’y avait pas de roi à Laran. Son père, David Éliatour, était l’assistant du ministre du budget dont les bureaux se situaient dans l’aile est. Quant à sa mère, Anne Éliatour, elle travaillait dans les cuisines situées quelques mètres plus bas, au pied de la tour.
Laran était une cité paisible : aucune guerre, un bon climat social et une économie stable. L’extrême pauvreté n’existait pas, chacun avait un toit et mangeait à sa faim. Toutefois, la vie semblait monotone pour Mathylde. Il n’y avait rien d’exaltant, ou si peu, et sans être démunis, beaucoup d’habitants vivaient dans une certaine austérité, avec le strict minimum. Les perspectives pour chacun étaient toutes tracées à l’avance, on ne s’écartait jamais du chemin de ses parents. Non que personne ne le désirât, mais le fonctionnement intrinsèque de la cité ne le permettait pas.
Malgré ces inégalités de destinée, aucune protestation ne s’élevait à Laran, car pour tous les citoyens, ce système bien huilé depuis des siècles garantissait la paix. L’inconscient collectif était profondément marqué par les nombreuses années de guerres qui avaient ravagé les différentes contrées du monde d’Eretzaïa il y a bien longtemps. Depuis ces jours obscurs, la crainte de sombrer à nouveau dans le chaos les avait amenées à s’isoler les unes des autres derrière des forteresses. Douze grandes cités-États avaient ainsi été fondées. Dès lors, les allées et venues furent strictement limitées au commerce et à la diplomatie ; sans autorisation des autorités, nul ne pouvait plus voyager ni se déplacer.
Cet enfermement étouffait Mathylde. Elle rêvait d’explorer ces magnifiques paysages qui se profilaient à l’horizon, d’aller découvrir de nouvelles cités. Comment vivaient-ils ? Qui étaient-ils ? À quoi ressemblerait la vie sans les fortifications ? Son destin était-il déjà tout tracé, comme celui de toutes les générations passées ? N’y avait-il pas mieux ? N’y avait-il aucun espoir d’une société plus juste ?
Mathylde avait toujours été convaincue que le changement était possible et elle ne voyait qu’une solution : intégrer le gouvernement et changer les choses de l’intérieur. La jeune fille s’était donné les moyens de ses ambitions et cet avenir allait bientôt s’ouvrir devant elle, avec sa dernière année du cursus commun à la prestigieuse école Sahnryne. Tous les enfants des familles des hautes sphères de Laran s’y trouvaient. Grâce à l’emploi de son père et à sa très bonne relation avec son supérieur, Mathylde avait eu la chance d’y entrer, et ce, gratuitement. Elle était ainsi une rareté dans le paysage élitiste de cet établissement. D’ici un mois, elle obtiendrait son diplôme de fin de cursus comme tous les étudiants de la cité. Néanmoins, elle avait bien constaté que le destin des jeunes privilégiés divergeait de celui des enfants du petit peuple. Pour les premiers, des études supérieures et un futur poste dans la haute administration les attendaient, alors que, pour les seconds, la scolarité s’arrêtait majoritairement là. Quant à la poignée restante, on lui concédait des formations et des emplois à faibles responsabilités, mais aux revenus suffisamment intéressants pour générer un minimum de satisfaction et l’illusion d’un certain ascenseur social. Cette réalité révoltait Mathylde. Comment pouvait-on penser que le statut social puisse déterminer la capacité à diriger un pays ? Elle avait plus d’une fois dénoncé cela en classe, défiant les autres élèves ou ses professeurs de lui prouver que tout ceci n’était pas illogique. Refusant cet état de fait, elle comptait bien changer la donne en étant sélectionnée pour une formation dans le cabinet du ministre Écausse, responsable des affaires sociales de la cité. Elle misait sur ses très bons résultats et les liens privilégiés qu’elle avait établis avec beaucoup d’enseignants.
En attendant de savoir si son rêve allait pouvoir s’accomplir, Mathylde revint à la réalité comme à l’accoutumée quand sa mère arriva.
Anne Éliatour avait les traits fins, le teint pâle et les cheveux blonds. Tout le contraire de Mathylde qui avait plutôt hérité des traits de son père. Anne était un vrai roc pour sa fille, son soutien, sa présence constante, son écoute lui procuraient beaucoup de solidité intérieure. Elle ne se plaignait jamais, malgré la quantité astronomique de travail qu’elle accomplissait chaque jour. Toutefois, ce jour-là était un jour particulier et sa sérénité habituelle était grandement émoussée : sa fille, dotée d’une très forte impulsivité, allait participer à l’événement de l’année.
— Es-tu prête ? demanda Anne.
— Oui ! répondit la jeune fille en ramassant ses cheveux dans un demi-chignon et descendant de son mirador méditatif.
— Je te préviens, il va falloir être attentive et faire exactement ce qu’on te dit, cette cérémonie nécessite énormément de travail et une organisation qui ne laisse pas de place à l’improvisation.
— Oui, je sais, maman, tu me l’as déjà dit une bonne centaine de fois. Plus de trois cents convives, l’élite du pays et quelques représentants des cités extérieures. « Il en va de l’honneur de Laran que de réussir avec brio ce banquet ! » dit-elle,
l’air très sérieux et un peu moqueur.
— Ma fille, tu riras moins quand tu verras l’ampleur du travail d’ici quelques minutes. Allons-y.
Mathylde s’apprêtait à détourner le regard de la plaine de Tingall et à suivre sa mère, quand elle eut un mouvement d’arrêt.
— Attends ! dit-elle tout en lui accrochant le bras. Regarde, maman ! Regarde au loin ! De la fumée !
— Voyons, Mathylde, c’est impossible.
— Regarde ! insista-t-elle en la poussant devant la fenêtre.
— Je ne vois rien, à part peut-être un léger nuage qui s’estompe…
— Comment ça ? Si, je vais te montrer…
Mathylde reprit la place et sidérée, admit la réalité.
— Je ne comprends pas… Je t’assure qu’il y avait une colonne de fumée, maman, je ne comprends pas.
— Ta soif d’aventure t’a peut-être joué un tour, et tu as pris ce petit nuage fugace pour de la fumée !
Portant un dernier regard vers l’horizon, indubitablement vide de toute fumée, Mathylde se résigna.
— Allez, il faut y aller, la préparation de la cérémonie nous attend et nous ne pouvons pas être en retard !
Cette cérémonie était le point d’orgue de tous les événements mondains de Laran, et comme tous les ans, la mère de Mathylde participait à la préparation. Depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne, Mathylde la suppliait de la laisser rejoindre les équipes de service. Elle était traversée de sentiments paradoxaux concernant cet événement mondain : du dégoût à cause du peuple exclu d’un tel banquet, et en même temps une envie folle d’y assister. À quoi pouvait bien ressembler un si prestigieux dîner ? Comment pouvaient être habillées les femmes ? Quelle était la qualité de la musique ? Et la nourriture… elle devait être absolument exquise ! Depuis toutes ces années, sa mère lui assurait inlassablement la même chose :
— Il n’y a rien de si intéressant, seulement des gens riches qui festoient ensemble. Je préférerais être dans notre quartier à danser joyeusement !
Évidemment, cette réaction ne satisfaisait jamais Mathylde, son désir irrésistible de voir tout cela de ses propres yeux perdurait. Elle adorait la version familiale et festive de son quartier, mais celle de l’élite, cela devait être quelque chose ! Aujourd’hui, elle allait enfin pouvoir vivre cet événement de l’intérieur.
C’est ainsi qu’après être arrivées au rez-de-chaussée de la tour, elles retrouvèrent rapidement les cuisines. Des dizaines et des dizaines de personnes étaient affairées, allant et venant en tous sens, une véritable fourmilière.
Les organisateurs avaient demandé à ce que les serveurs soient essentiellement de jeunes gens. Ainsi, Mathylde ne serait pas en cuisine avec sa mère, mais au service et à la mise en place des tables. Elle l’amena à Lucile, la responsable, échangea deux ou trois mots avec cette dernière, puis retourna à ses fourneaux.
Mathylde était encore perturbée de ce qu’elle avait vu depuis la tour. Elle n’arrivait pas à revenir dans l’instant présent et n’avait même pas réalisé que sa mère était partie s’affairer en cuisine. Elle ne cessait de revivre la scène, cherchant à savoir si elle avait pu halluciner. Cela lui semblait impossible. Pourtant, la présence de fumée l’était tout autant, personne ne vivait en dehors des cités, comment expliquer l’apparition soudaine de la colonne blanche et sa disparition tout aussi rapide alors ?
— Mathylde ? Mathylde ! fit Lucile en agitant sa main devant la jeune fille.
— Oui, oui, pardon, j’étais ailleurs… c’est que, je viens juste de…
— Peu importe tes raisons, tu dois les mettre au placard le temps de cette soirée. Il est hors de question d’avoir des problèmes à cause de toi. Tu es sous ma responsabilité et tes erreurs me retomberont dessus !
— Cela ne se reproduira plus.
— Parfait. Suis-moi, je vais te montrer la salle de réception et la disposition des couverts que tu devras reproduire à la perfection.
Tout en marchant, elle ajouta :
— Tu peux me confier tes affaires d’école, j’irai les déposer dans les vestiaires où ta tenue de service t’attendra également. Nous ne sommes pas en avance, alors tu te changeras quand la mise en place sera suffisamment avancée.
Arrivée dans la salle de cérémonie, Mathylde mit de côté ses envahissantes questions face à la grandeur et à la majesté du lieu. Tout son visage trahissait sa stupéfaction. D’immenses colonnes se dressaient tout autour afin de soutenir cette vaste pièce dont le plafond était peint d’une luxuriante végétation sublimée par l’usage subtil de feuilles d’or. Chaque élément était décoré sobrement, mais avec une finesse qui ne passait pas inaperçue. Il y avait de grandes ouvertures arquées qui, pour beaucoup, donnaient sur un large balcon panoramique à couper le souffle. Les armoiries de la cité flottaient au vent, brodées sur des étendards. Sur un fond bleu ardoise qui faisait ressortir en nuances de gris le palais flanqué de ses tours, les armoiries incarnaient parfaitement Laran : longévité, stabilité et sobriété.
À l’intérieur, de nombreuses tables étaient installées avec de magnifiques nappes de satin blanches sur lesquelles reposaient des centres de tables fleuris ainsi qu’une importante quantité de bougies.
Plusieurs personnes étaient déjà en train de placer les couverts et les assiettes. Le temps de lui donner ses consignes et Lucile était rapidement repartie.
Mathylde peinait à se concentrer tant la salle l’avait impressionnée, mais elle se reprit, bien décidée à prouver sa capacité à remplir sa mission. Elle détestait la défaite, l’échec. Elle pensait que, lorsqu’on se battait pour quelque chose, on l’obtenait toujours, persuadée qu’en se donnant les moyens, tout était possible ! Pour les petites choses comme pour les grandes, elle ne s’estimait jamais vaincue. Si elle rentrait dans une bataille, c’était pour gagner, alors elle donnait toujours tout. Ses proches tentaient parfois de la raisonner, mais rien n’y faisait.
Alors, tout comme ses collègues d’un soir, Mathylde répétait les mêmes gestes avec précision. Dressées les unes après les autres, les tables ajoutaient une prestance supplémentaire à cette pièce qui accueillerait bientôt les plus hauts dignitaires du pays ainsi que des émissaires d’autres cités-États.
Non loin d’être arrivée au bout de sa mission, elle fut stoppée par le manque de couverts. Un serveur lui indiqua la direction pour la réserve : une porte de service dans un petit coin de la salle donnant sur un corridor.
Arrivée dans le couloir, elle fut surprise de se retrouver face à deux possibilités de directions. Le plus logique pour elle était d’aller droit devant ; en cas d’erreur, elle se presserait de revenir sur ses pas. Après avoir franchi une nouvelle porte, elle se rendit à l’évidence : elle s’était trompée ! Elle se trouvait dans un couloir possédant de grandes fenêtres agrémentées de lourds rideaux pourpres contenant des fils d’or. Les murs étaient ornés de magnifiques tableaux contant l’histoire du pays. Nul doute, elle se trouvait dans une aile ministérielle. Sa curiosité la fit rester quelques secondes. Mais alors qu’elle se décidait à retourner en arrière, elle entendit des voix s’élever, une conversation houleuse avait lieu dans un des bureaux plus loin.
— Comment voulez-vous que j’annonce ça en pareil moment ?
— Justement, cela passera mieux en ce jour de commémoration.
Mathylde s’approcha un peu plus pour écouter.
— Je trouve cela indécent, d’autant que ce n’est pas très clair ; l’eau s’est mise à manquer alors qu’aucune prévision ne le laissait présager.
— Que voulez-vous, les lois de la nature nous échappent parfois. Nous avons besoin de cette eau, et il nous faudra la payer désormais. Le conseil a pris sa décision, que cela vous plaise ou non.
— Très bien, très bien, qu’il en soit ainsi. Mais la prochaine fois, vous trouverez quelqu’un d’autre pour faire votre sale besogne.
Le grincement de la poignée de porte précipita Mathylde derrière le rideau le plus proche. Les bruits de pas s’éloignant d’elle, elle comprit que l’individu se dirigeait dans l’autre sens.
Elle s’autorisa alors un regard à l’extérieur : elle reconnut le ministre Tyrus. Son cœur battant encore à un rythme rapide, Mathylde se souvint qu’elle avait toujours une mission à accomplir. Se pressant de retourner à l’intersection qui l’avait vue s’égarer, elle tomba nez à nez avec le serveur qui lui avait indiqué le chemin. Poussant un chariot plein de vaisselle, il
l’interpella :
— Te voilà ! J’étais surpris de ne pas t’avoir trouvé dans le local !
— Je suis désolée, je me suis perdue, répondit Mathylde, gênée.
— Ton erreur nous fait perdre du temps ! Estime-toi heureuse que Lucile m’ait entre-temps demandé de lui rapporter d’autres choses.
— Il n’y a plus qu’à vite y retourner alors.
— Oui, sauf que tu n’es toujours pas en uniforme. Je vais t’emmener aux vestiaires pour que tu te changes. La mise en place des tables est presque terminée. Quand tu reviendras, il ne nous restera plus qu’à préparer les plateaux de verres de vin et de toasts.
Une fois arrivés, il la laissa pour qu’elle se change. Mathylde s’assit quelques secondes pour reprendre ses esprits. Qui pouvait bien parler avec le ministre Tyrus ? Cela ne pouvait être que le conseiller Alabar. Comme tous les ans depuis cinq ans et comme à chaque communication du gouvernement, c’était lui qui prenait la parole. Ce soir, il ferait les louanges de Laran, de sa réussite et du modèle qu’elle est. Mais Mathylde dut s’interrompre dans son vagabondage pour s’empresser de s’habiller. Décidément, cette fin de journée se remplissait de rebondissements qu’elle n’aurait jamais envisagés avant !
Sa tenue serait très simple : une robe noire à manches longues et un tablier blanc immaculé et bien repassé pardessus. Dernier élément, ses cheveux. Elle qui aimait tant les laisser virevolter au vent ou nonchalamment attachés, ce soir il lui fallait les tirer en un chignon bas. Une fois transformée en parfaite serveuse, elle ne put s’empêcher de retirer une toute petite mèche de cette stricte coiffure. Elle était prête !
Une fois de retour, un chariot avec de nombreux toasts à disposer l’attendait. Ensuite, elle remplit les coupes du fameux vin de Laran, un des éléments incontournables de l’économie de la cité. Ce vin blanc était, paraît-il, un pur délice, un prodige des vignerons de la cité, et il se vendait à prix d’or de par le monde. Les vignes étaient plantées au nord de la cité, sur le versant sud des collines Ligeris dont les coteaux bénéficiaient de sources venant des monts Oryènes.
Lorsque tout fut fini, Mathylde admira cette splendide salle magnifiquement décorée et prête pour le banquet. L’arrivée des premiers invités n’allait plus tarder.
— Que tous les serveurs me rejoignent, s’il vous plaît ! cria Lucile.
Elle distribua à chacun des tâches bien précises. Mathylde devrait parcourir la salle avec des toasts, le temps précédant le discours d’inauguration, ensuite elle servirait la table d’honneur. Elle alla donc chercher un plateau et se tint à son poste, près d’une des colonnes.
Après quelques minutes d’attente, les grandes portes s’ouvrirent, et les premiers invités pénétrèrent dans la salle. Mathylde n’était pas déçue, elle en prit plein les yeux. Tout en gardant le goût de Laran pour une certaine sobriété, la variété des tenues l’éblouit. Tous ces hommes et ces femmes si magnifiquement habillés, coiffés. Des robes aux nuances diverses, certaines simples et droites, d’autres avec un peu plus de volume, de mouvement, mettant en valeur chaque femme. Des coiffures magnifiques, des boucles, des tresses, des chignons, Mathylde était émerveillée.
Lorsque tous les invités eurent pénétré dans la pièce, le ministre Ajgar, qui était le plus ancien et considéré comme le plus sage du gouvernement, prit la parole :
— Bienvenue à tous ! Comme chaque année, nous nous retrouvons pour commémorer la paix dans notre cité et dans le monde. Je souhaite la bienvenue à tous nos amis des autres cités, spécialement conviés pour l’occasion. Puissions-nous tous connaître des jours heureux jusqu’à la fin ! Servez-vous en toasts et prenez une coupe de vin. D’ici quelques minutes, notre cher conseiller Alabar s’adressera au peuple, puis nous pourrons procéder au dîner. Bonne soirée à tous.
Des applaudissements s’élevèrent dans toute la salle.
Tout ça était étrange pour Mathylde. Elle était impressionnée et ravie d’être présente, mais un sentiment de gêne l’empêchait d’en profiter pleinement. Elle pensait à tous ses amis, sa famille, son quartier. Tous auraient voulu voir ça, tous auraient voulu y participer, et pas en tant que serveurs ou cuisiniers, mais en tant qu’invités. Le regard dans le vague, elle sortit de ses tergiversations intérieures par une voix familière :
— Alors, heureuse d’être enfin là et de le voir de tes propres yeux ? dit un grand jeune homme brun.
C’était Alexandre, son ami de toujours. Ils se connaissaient depuis l’enfance, et pour cause, c’était le fils du ministre pour qui travaillait le père de Mathylde, Pierre Mercador. En le voyant avec ses yeux noisette pleins d’espièglerie, elle sourit. Sa tenue tranchait avec la sienne. Il était vêtu d’un magnifique costume marron trois pièces. Les détails, subtils et raffinés, marquaient le rang du jeune homme et le talent des artisans : la ceinture en cuir possédait une boucle digne d’un orfèvre ; il en allait de même pour les boutons de la redingote, de véritables oeuvres d’art. La petite touche finale : le foulard de soie couleur crème.
— Monsieur Mercador, vous voilà dans une sacrée tenue ! Quant à moi, heureuse, je ne sais pas ; satisfaite, c’est certain, bien que ce ne soit que le début.
— Je peux t’annoncer qu’il n’y aura rien de plus d’ici la fin de la soirée : palabres, long dîner et bonne nuit.
— Sa Seigneurie se lasserait-elle de la richesse ? Elle n’y trouverait plus aucune saveur tant son quotidien en est saturé ?
Ils se sourirent avec complicité.
— Mathylde Éliatour, toujours présente pour défendre la veuve et l’orphelin et reprocher aux riches d’être nés dans la richesse ! dit-il avec grand sarcasme. En tout cas, toi plus que quiconque, tu devrais dédaigner ce banquet !
Elle grommela.
— Va donc retrouver tes pairs, la plèbe doit travailler !
Elle lui tourna le dos et s’éloigna vers d’autres convives pour leur proposer des toasts. Alexandre l’agaçait, même si au fond elle savait qu’il avait raison. Tant de faste, de beauté, pour seulement des privilégiés. La plupart des gens du peuple ne verraient jamais ne serait-ce qu’un pour cent de tout ça. Quand elle y réfléchissait, cela la révoltait, mais paradoxalement elle ne pouvait pas s’empêcher d’envier cette élite qui l’irritait tant, toute cette richesse, ces beaux vêtements. Elle aussi désirait tout ça. Renoncerait-elle à ce privilège si elle était née dedans ? Verrait-elle tout ça de la même façon ? Tant de questions sans réponses, mais qui animaient profondément Mathylde. Ses parents lui disaient souvent que les choses étaient ainsi parce qu’il n’y avait que comme ça qu’elles fonctionnaient, et qu’il y aurait de toute façon toujours des riches et des pauvres. Quant à Alexandre, il lui répondait la plupart du temps qu’elle se posait bien trop de questions et se fatiguait pour rien.
En attendant ce jour où elle trouverait des réponses satisfaisantes, l’heure du discours public était arrivée. Des tambours puis des trompettes retentirent. Une bonne partie du peuple était déjà rassemblée sur la grande place et attendait. Le conseiller Alabar se dirigea sur le balcon qui dominait la ville. Tous les membres du gouvernement le suivirent et se tinrent derrière lui à deux ou trois mètres. Devant le conseiller, un magnifique porte-voix en cuivre.
— Peuple de Laran ! Comme chaque année depuis l’avènement de notre grande cité, nous nous retrouvons ici même ensemble, unis et en paix, pour célébrer notre héritage. Mais aussi pour nous souvenir perpétuellement du lourd tribut payé pour vivre heureux aujourd’hui. N’oublions jamais ces longues années de guerres, de batailles, de souffrances et de morts qui jadis ravagèrent le monde. N’oublions jamais le sacrifice du sage Ellis qui a passé sa vie à défendre la justice et dont l’assassinat a ouvert la porte à notre liberté de constituer un monde meilleur ! Afin d’honorer éternellement sa mémoire, vivons toujours en paix, et faisons tous les sacrifices nécessaires pour y arriver.
Il marqua une pause, reprit son souffle et continua.
— Comme vous le savez tous, les pénuries d’eau sont régulières ces derniers temps. Nos sources s’amenuisent de plus en plus, suite aux différentes sécheresses des années passées. Je tenais en ce jour à vous rassurer et à vous garantir que non, nous ne manquerons jamais d’eau à Laran. Le gouvernement et moi-même avons travaillé d’arrache-pied pour trouver une solution. Comme vous le savez, nous ne pouvons pas créer la pluie, mais nous pouvons mettre à profit nos relations avec la cité de Mège
qui bénéficie du fleuve Min et de l’abondance de ses ressources hydriques. Le responsable de la compagnie locale des eaux a proposé à notre cher ministre Tyrus un acheminement d’eau à des tarifs moindres, en attendant de retrouver notre autonomie. D’ailleurs, dans cette optique, vous savez également que nous avons pour objectif de développer notre capacité à produire de l’électricité à partir de turbines à vapeur. Ceci permettra d’exploiter des sources souterraines jusqu’ici inatteignables, grâce à l’innovation technologique qui accompagne ce développement énergétique. Par conséquent, vous recevrez dans les prochaines semaines les taux de tribut annuel mis à jour. Cher peuple de Laran, je vous connais bien, je connais votre valeur. Je sais que vous réussirez à gérer au mieux ce changement. Pour la paix, pour Laran, pour le monde.
Sur ces derniers mots, il se retourna et se dirigea de nouveau dans la salle du banquet avec les membres du gouvernement. À l’intérieur, tous applaudirent. Quant au peuple dehors, malgré une certaine ovation, on pouvait lire dans certains regards la surprise et l’inquiétude. Mais pas le temps d’encaisser la nouvelle, de nombreux serveurs firent leur apparition sur la place. Portant de larges plateaux remplis de brioches, ils les distribuèrent gratuitement à chacun. Malgré la stupeur encore présente, on entendit rapidement les cris des enfants, puis les visages de beaucoup se parèrent de sourires.
De son côté, Mathylde était effarée. Tout devenait clair pour elle, la conversation qu’elle avait entendue faisait donc allusion à ce qui venait juste de se passer. Une manipulation, une façon bien vicieuse d’annoncer une mauvaise nouvelle. Ce jour de fête, bafoué. Elle était tellement écœurée qu’elle ne remarqua même pas que la soirée avait repris bien rapidement son cours et que tous les invités étaient déjà à table.
— Que fais-tu, plantée là comme ça ? Il y a des plats à servir ! s’exclama Lucile.
Mathylde se ressaisit et reprit son travail. Tout se déroula comme Alexandre l’avait dit, rien de plus qu’un dîner avec un petit fond musical amené par un quatuor à cordes. Mathylde avait parfois du mal à se concentrer, car elle ne cessait de fixer des yeux le ministre Tyrus. À chaque fois qu’il souriait, elle voulait aller lui crier sa colère. Bien sûr, elle n’en fit rien. Cela n’aurait rien changé, si ce n’est de se faire renvoyer et d’amener du discrédit sur sa famille. Elle remarqua néanmoins qu’il discutait beaucoup avec son voisin de gauche. Qui était-il ? Elle devait l’apprendre. Elle s’approcha et feignit de débarrasser d’éventuelles assiettes vides.
— Je vous le dis, les livraisons commenceront dans moins de deux mois. Vous ne regretterez pas d’avoir choisi notre vin plutôt que celui d’Agbrème.
— J’en suis personnellement convaincu, je souhaite juste que ce soit aussi le cas de mes compatriotes. Certes, ce contrat d’échange nous permet d’augmenter nos exportations d’eau et ainsi nos bénéfices, mais je me passerais de soupçons de corruption, vous savez bien ce qui s’agite chez nous ces derniers temps.
— Ne vous inquiétez pas, de l’eau, nous en avons besoin ici, tout le monde pensera que vous faites oeuvre charitable.
— Mademoiselle ! lança le ministre à Mathylde.
— Oui, répondit-elle tout en luttant pour ne rien laisser paraître de sa honte d’avoir écouté.
— Amenez-nous une autre bouteille de notre si bon vin et servez mon cher collègue. Il n’a de toute évidence pas encore assez pris la mesure de son incomparable saveur.
— Très bien, monsieur, je vous l’amène tout de suite, répondit-elle avant de s’exécuter.
Son cœur battait à toute vitesse et elle imaginait déjà son visage arborant une couleur écarlate. Aussitôt ces messieurs servis et la bouteille déposée sur la table, elle s’éloigna quelques instants derrière une colonne. Elle n’avait pas imaginé pareille soirée. Elle se remémorait chaque instant, tentant d’y voir plus clair et parfois de se raisonner, car toutes sortes d’idées folles lui venaient. Quel écœurement de voir une telle manipulation à l’oeuvre ! Comment avaient-ils pu oser ?
— Mathylde, qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu vas avoir des problèmes.
— Alexandre ! Oui… Je ne me suis pas sentie bien, j’ai préféré me reposer quelques instants. J’y retourne. Merci ! lui dit-elle en le regardant à peine.
Quelques verres servis, un bon gâteau dégusté ; le rangement et le nettoyage de la salle pouvaient commencer.
Une fois le service terminé, elle retrouva sa mère à l’extérieur du vestiaire.
— Allez, ma chérie, rentrons maintenant.
Aucun mot ne sortit de la bouche de Mathylde, ni pendant le trajet, ni arrivée dans sa maison. Elle alla directement se coucher, épuisée et secouée par cette journée.
L’héritage d’Oléhân – Éphata
Sarah Rigotti
Éldée éditions
296 p. – 15 x 23 cm – 21€
