Dans le monde d'après quelle école catholique ?

Vers le monde d’après…

Le monde s’emballe dans des transformations inédites, rapides, globales et intrusives. Jamais une génération n’avait vécu en direct de telles mutations tous azimuts.

L’école catholique est touchée de plein fouet. Les enseignants, les personnels, les chefs d’établissements appartiennent majoritairement à des générations qui ont connu le monde précédant le changement de paradigme alors que leurs élèves n’ont connu que le monde numérique.
Le décalage est abyssal, les premiers constituent les dernières générations à pouvoir faire référence à ce qui préexistait. Leurs modèles en lien avec les systèmes qui les ont fait réussir ne sont pas signifiants pour les jeunes générations et pourtant, ils rêvent de transmettre ce qui les a construits en attirant les jeunes vers des dispositifs de sens qui leur sont étrangers.

Le christianisme dans sa forme actuelle s’effondre.
Les vocations se raréfient, les paroisses se vident, les édifices se fragilisent, la parole de l’Église est de moins en moins audible sur les questions morales, anthropologiques et sociétales… Nous observons comme un décrochage massif qui peut nous faire croire que la pensée chrétienne appartiendrait à un monde perdu.

Le christianisme semble subir plusieurs contrefacteurs qui ressemblent à des vagues déferlantes qui le submergent. Il est relégué dans le monde d’avant, c’est comme une tabula rasa anesthésiante qui désempare les chrétiens de tous bords.

Cette grande période de transition vers un « je ne sais quoi » est étonnante. Nous sommes entrés dans un entre-deux qui demande aux éducateurs de réinterroger leurs pratiques pour faire coïncider les propositions éducatives aux besoins des nouvelles générations.
Reconnaître les invariants du projet de l’école catholique tout en acceptant une grande dépossession devant un nouveau peuple : voilà l’immense défi pour l’école catholique !

Mais a-t-elle toujours sa place dans ce paysage qui se redessine ? Garde-t-elle sa pertinence ? Est-elle frappée par une obsolescence programmée ?

Quand plus rien ne ressemble à un passé proche, l’école dont l’ADN est cyclique et conservateur est appelée en urgence à revisiter sa raison d’être et son rapport au monde. C’est le sens de notre réflexion. Elle proposera de :
– Analyser ce qui se joue dans ce monde en mutation
– Repérer les nouveaux besoins et les nouvelles aspirations
– Discerner le coeur profond du projet de l’Enseignement catholique
– Rechercher des pistes d’adéquation entre l’école et le monde.

Notre réflexion se veut généraliste, elle met en exergue les principes du projet fondateur. Elle propose des pistes, consciente que l’ouverture de l’école catholique se fait dans la recherche de sa propre profondeur.

 

Chapitre 1

Le monde d’avant : comme une évidence fusionnelle

Il existait une fusion entre l’école catholique et la société, cette première apparaissait comme le continuum éducatif de la famille. Elle apportait les conditions de la transmission du savoir, des valeurs partagées et était la garante de la réitération des choses. Les éléments de contexte produisaient une organisation fractale de la société, chaque sphère répétait la forme des autres : famille, école, société. La structure était similaire à toutes les échelles.

Le christianisme coïncidait avec une pensée dominante partagée

Jusqu’aux années 2000, les grands débats tels qu’ils existent aujourd’hui, relatifs au mariage pour tous, au genre, à l’épuisement des ressources, à la fragilité devant les virus, à la fin de vie… n’existaient pas ou très peu.
Les enjeux sont aujourd’hui considérables et les avis divergent profondément, ils portent en eux-mêmes une puissance de scission de la société tant les conceptions sont opposées.

Dans le monde d’avant, la société vivait sur le mode d’un consensus qui constituait un humanisme implicite auquel tout le monde semblait adhérer. Ainsi, les pensées de base de la société pour le plus grand nombre ne généraient pas de distorsion. La pensée générale, plutôt normative, décidait pour les personnes les destinations sociales auxquelles elles obéissaient. Le christianisme,
fondu dans la société, apparaissait donc comme partie intégrante de celle-ci, comme une évidence, comme une composante stable, solide et établie. Sa valeur dominante était l’effacement. Dans ce contexte linéaire, l’école se présentait comme le continuum éducatif naturel de la famille. Les pensées, les modes relationnels dans le champ éducatif étaient les mêmes. La confiance entre
l’école et la famille se fondait sur le partage des valeurs, sur la certitude de la transmission éducative.

Quelle était l’utilité d’une distinction quand le partage des valeurs semblait constituer un objectif supérieur qui unissait la société ? L’Église promouvait une horizontalité de proximité représentée par une occupation majoritaire sur le terrain social. Plus qu’une domination et qu’un pouvoir, il s’agissait d’une participation à une civilisation qu’elle avait établie. Les revendications d’émancipation qui avaient remué mai 68 avaient fait leur œuvre, mais les années 1980 à 2000 avaient stabilisé les approches. Le discours majoritaire de l’Église se situait sur le champ social. Ce catholicisme social appelait à la promotion de la dignité des personnes dans une logique de séparation des classes sociales. Cela ne constituait pas pour elle l’occasion de
rejet massif de la part des hommes et des femmes du XXe siècle. L’Église avait sa place. Il n’est pas étonnant que l’Église ait développé une théologie de l’enfouissement, ce retrait volontariste d’une différenciation ne présentait aucun danger pour elle dans le sens où la morale partagée ne remettait pas en cause ses fondements évangéliques.
On commence à se distinguer quand les modifications extérieures à notre cause semblent toucher nos points d’irréductibilité et fragilisent ce à quoi nous tenons.

L’école catholique participait de cet effacement et apparaissait comme une évidence parmi les évidences.
La tentative de nationalisation de l’école privée en 1984 fut un échec cuisant, sa place était attestée.
Les rites de passage religieux comme le baptême, le mariage et la sépulture, faisaient aussi partie des évidences. Moins qu’un pouvoir sur les consciences, la religion chrétienne apparaissait comme un élément de culture souvent extérieur au for interne auquel la majorité des gens se référaient et se pliaient dans le cadre de gestes collectifs transmis et presque instinctifs.
Très majoritairement, les prêtres, les religieux et les religieuses avaient quitté les vêtements religieux et portaient des tenues civiles qui ne les distinguaient pas des laïcs. L’évidence de la présence de l’Église a façonné les consciences. En fait, ni la société ni l’Église ne percevaient l’intérêt de modifier la norme de la majorité, il existait un équilibre qui organisait l’ordre des choses.

L’école catholique appartenait à cet ordre. Le pourcentage important d’enfants catéchisés, inscrits dans les parcours d’initiation chrétienne, constituait une lecture quantitative qui n’appelait pas de besoin de changement.
Cela appartenait aux habitudes collectives avant même d’être perçu comme une pression de conformité. C’était un parcours d’initiation qui ne préjugeait pas d’un attachement futur. En règle générale, après la confirmation, les jeunes prenaient de la distance par rapport à l’Église. On passait presque naturellement des grands contingents d’enfants catéchisés à une minorité de pratiquants dans la durée, même si ces derniers gardaient des préceptes, des valeurs, un bagage culturel partagé.

Le christianisme dans un monde de transmission intergénérationnelle

La transmission de la culture se réalisait dans la sphère familiale dans le cadre d’un passage de témoin intergénérationnel : des parents aux enfants et des grands-parents aux petits-enfants. La société présentait alors une relative stabilité dans l’ordre de la transmission. Cette verticalité permettait de contenir la société et d’asseoir la religion chrétienne de génération en génération.

L’école, qu’elle soit laïque ou catholique, jouait son rôle de relais éducatif. Elle n’était pas contestée, la place des professeurs et des éducateurs était stabilisée et s’établissait dans une relation de confiance. Le catéchisme structurait la pensée des jeunes générations. La linéarité constituait en surface l’aune de toute chose. Cette forme cyclique de l’organisation sociale qui se répétait de générations en générations.

Dans le monde d’après quelle école catholique ?

Philippe Paré

Nepsis Pare

130 p. – 14 x 21 cm – 17€

www.nepsis-pare.fr