Le fumeur de Bible

La vie mouvementée d’un ex-taulard

Il était violent et haineux, il est aujourd’hui évangélisateur de la douceur dans les lieux les plus glauques d’Allemagne. De l’horreur à la ferveur. Un témoignage hors norme.

Wilhelm est né à Ulm en Allemagne en 1954. Sa mère ne veut pas de lui et ne s’en occupe pas. C’est un bébé sous-alimenté et déshydraté, couverts de croûtes qu’une assistante sociale va récupérer. Son père divorce alors et se remarie en reprenant son garçon. Un petit devenu jaloux et sadique surnommé Willy bain-de-sang. Après bien des placements, il vole une voiture et tue un policier qui le poursuit. Wilhelm va descendre dans un esclavage du mal sous toutes ses formes et duretés : braquage de banque, vols en tous genres, trafic d’êtres humains, bagarres sans nombres. Condamné, il se tatoue le corps, un tatouage par délit ! L’homme est un danger public, son père demande la peine de mort pour ce fils dont il a peur. Il est condamné à perpétuité assortie d’une clause de sûreté. En prison, pour fumer au cachot, il ruse en utilisant les pages de la Bible pour s’en rouler une. Dieu ? Il n’y croit pas un seul instant… mais après des années, il arrive au Nouveau Testament. Il se rend : Dieu est plus fort que lui. Un itinéraire détonnant de rebondissements, de haine, de pardon, de révolte, d’abandon et de courage.

«L’Être humain n’est jamais aussi beau que lorsqu’il demande pardon ou qu’il pardonne. »
Jean Paul (1763-1825)
poète allemand, publiciste et pédagogue


«Vous êtes la Lumière du monde! »
Mt 5, 14

1 – SATAN

Prison de Bruchsal , 1984

Avec un bruit sourd, bois sur bois, la trappe tombe et se referme. Voilà, c’est fait, définitivement ! Plus de retour possible. La lettre que j’y ai introduite est partie pour l’éternité. Et quand elle arrive au fond, sans plus aucune chance de mon côté pour arrêter son voyage, j’en suis certain: j’ai commis la plus grosse erreur de ma vie.

Cette boîte se trouve – tout comme moi – au beau milieu de l’établissement pénitentiaire de Bruchsal, derrière de hauts murs et des portes bien gardées. Dès que cette boîte aux lettres sera vidée, mon funeste courrier sera en route vers le Procureur de la République. Après quatorze pénibles années d’emprisonnement, me voilà proche de la sortie. Alors pourquoi ai-je expliqué dans cette lettre au Procureur (de ma plus belle écriture) qu’en réalité, je devrais pourrir ici encore vingt ans? Je suis en effet persuadé qu’après avoir lu ma lettre, il va me les coller, ces vingt ans!

«Vous vous souvenez sûrement de moi? »

Ainsi ai-je commencé ma lettre. En fait, j’ai commis cent quarante-huit délits, mais ce procès-marathon m’a concrètement acquitté d’une centaine d’entre eux, faute de preuves.

« Je me dois de reconnaître, Maître, que je suis également coupable des cent accusations restantes. »

Ces paroles résonnent maintenant dans ma pauvre tête et je me sens minable.

Mais je devais faire cette confession. Ma vie nouvelle dans la foi l’exige ! Pour la première fois de ma misérable existence, je veux être vraiment honnête et dire la vérité. Écrire ce courrier fut pour moi à la fois terrifiant et bienfaisant. Cela, je ne l’ai ressenti que quelques semaines après; jusque-là, au contraire, les jours qui avaient suivi ont été angoissants. Entre la détermination ferme et le désespoir sans nom, je me sentais tiraillé et secoué, un peu comme sur des montagnes russes.

Pour bien comprendre comment je me suis retrouvé dans cette situation et devant cette boîte aux lettres, je dois reculer dans le temps et commencer par le commencement. Car ma vie a débuté sur un mauvais présage.

Bienvenue dans ma vie ! Mon nom est Wilhelm Buntz.

J’ai fait beaucoup de vilaines choses, des choses stupides, beaucoup de choses audacieuses et, dans mes dernières années, peut-être aussi de bonnes choses. Mais, avant tout, c’est quelqu’un d’autre qui est intervenu dans ma vie : Dieu. Si vous me rencontrez aujourd’hui, la seule chose que vous pourrez dire est que, vu mes nombreux tatouages, il semblerait que je n’aie pas toujours été le gentil voisin d’à côté : cent quarante-huit condamnations, il y en a une pour chaque crime que j’ai commis. Mais ce changement ne s’est pas fait grâce à mes performances. C’est l’amour de Dieu qui m’a radicalement changé. De double meurtrier avec la pire enfance possible et une véritable carrière de criminel, je suis devenu quelqu’un qui ne ferait pas de mal à une mouche.

Cette lettre au Procureur de la République a été mon premier acte audacieux marquant ce changement; juste avant ça, j’avais trouvé la Bible – la Parole de Dieu – dans le cachot. Vous êtes condamné à séjourner dans ce cachot spécialement pénible si vous violez les règles de la prison, par exemple lorsque vous vous faites prendre en train de faire un commerce de drogue, d’alcool, de cigarettes… ou que vous avez bombardé un gardien avec de la nourriture ou tout autre projectile. J’avais fait tout cela, et bien plus encore.

Dans ce genre de cachot, on trouve un lit, une table, une chaise, des toilettes et – surtout – une solitude sans fin. Pas de promenade dans la cour, pas de contact avec les autres détenus, pas de travail, rien pour se distraire, rien que l’ennui béant. Le seul objet qui est mis à disposition est une Bible. Comme ça tombe bien que les pages de la Bible soient minces et fines… parfaites pour en faire du papier à cigarettes! Ainsi, je pouvais profiter du tabac introduit en fraude dans mes chaussettes et fumer grâce au papier de cette Bible. J’étais souvent puni, très souvent même, et je me retrouvais alors dans ce cachot. Comme j’y ai passé beaucoup de temps, j’en ai passé également beaucoup avec la Parole de Dieu, bien que ce soit d’une manière peu conventionnelle. Et quand ma vie a changé (Comment? Patience, nous y arriverons…), j’ai voulu mettre en pratique les paroles que je lisais et obéir aux commandements de Dieu. « Sans preuves, affirmait le Procureur, pas de condamnation. » Les lui fournir – qui plus est par écrit – n’était-ce pas un acte stupide ? Or, voulant désormais vivre en vérité avec Dieu, ne devais-je pas dire la vérité, et toute la vérité ? J’en étais convaincu ! Et pourtant, je me considérais comme le détenu le plus stupide de tous les temps.

Mais pour vraiment comprendre comment et pourquoi j’en suis arrivé là, reprenons par le commencement. Car ma vie débuta, dès le premier jour, sur un mauvais présage.

 

Wieblingen et Ulm, 1954

Quand ma mère a découvert qu’elle était enceinte, elle a dit à mon père, dans son dialecte souabe le plus pur: Des Kend will i net! (« Je ne veux pas de cet enfant! ») Elle avait déjà donné naissance à deux filles et cela lui suffisait. Elle décida donc de ne pas s’occuper de moi à ma naissance : pas de nourriture, pas de couches, pas de réconfort… Et elle s’y tint ! Dès que nous avons quitté l’hôpital pour retrouver notre humble trois-pièces à Wieblingen (près de Ulm), ma mère me mit dans mon berceau et me tourna le dos. À partir de ce moment-là, elle ne me gratifia même plus d’un regard.

Mon père devait travailler quatorze heures par jour chez Magirus-Deutz, un constructeur de camions. Chaque matin de bonne heure, il parcourait dix kilomètres à vélo jusqu’à l’usine, pour revenir tard dans la soirée. La plupart du temps, épuisé, il s’endormait aussitôt pour retourner au travail le lendemain matin. Si bien qu’il n’a pas vraiment remarqué ce qui se passait là, sous ses yeux, dans la chambre de ses enfants. Comme je n’existais pas pour ma mère, ma sœur aînée, Sabine, quatre ans, s’occupa de moi tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, évidemment comme une enfant de cet âge peut le faire : elle imitait ma mère et agissait avec moi comme elle voyait ma mère agir avec ma sœur Claudia qui avait un an. J’étais une super poupée avec qui elle pouvait jouer à la maman. Mais j’étais vivant et j’avais d’autres besoins. Ma mère ne me donnant pas son lait, Sabine m’a nourri avec ce qu’elle trouvait, c’est-à-dire n’importe quoi, en tous cas ce n’était pas l’alimentation qu’un nouveau-né aurait dû recevoir. Ma mère ne me mettant pas de pommade pour soigner ma peau irritée, Sabine m’enduisait de n’importe quelle graisse et, au lieu de talc, elle me mettait de la farine. Sabine voyait comment ma mère langeait Claudia et, faute de couches à sa disposition, elle m’enveloppait dans du papier journal. Étant ainsi négligé, je tombai rapidement malade ; je criais de plus en plus et j’hurlais de mieux en mieux – presque continuellement.

Au bout de quelques semaines, ma mère, ne supportant plus ces cris, m’a attrapé et est allée jusqu’à une forêt des environs pour me déposer là, sans ménagements, sur le bord de la route.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si, ce jour-là, il faisait froid ou chaud, si j’étais habillé ou si j’étais nu. Alors âgée de quatre ans, ma sœur ne s’en souvient pas non plus, bien sûr. Des années plus tard, lorsque nous nous sommes réconciliés et que j’en ai parlé à mon père, ce dernier ignorait comment tout cela s’était passé exactement. Mais peu importe, j’étais allongé au bord du champ et je criais à fendre l’âme. Mme Hornung, notre voisine, promenait ses enfants et son chien quand elle entendit un bébé pleurer. Son regard ahuri se posa sur le pauvre paquet qui me contenait. Depuis combien de temps étais-je là ? Personne ne le sait… peut-être quelques minutes, peut-être plusieurs heures. Mme Hornung comprit immédiatement qui j’étais, et me ramena chez elle pour téléphoner à la police. Je fus conduit sur-le-champ à l’hôpital Bethesda de Ulm.

Les sœurs hospitalières là-bas durent subir un sacré choc en me voyant! J’étais complètement sous-alimenté, mon pauvre ventre était gonflé comme une baudruche. C’était certainement dû au régime alimentaire donné par ma sœur, qui voulait juste faire pour le mieux à mon égard. Tout mon corps était couvert d’éruptions cutanées. Probablement était-ce à cause de la mixture avec laquelle ma sœur me frictionnait. J’étais si mal en point que j’ai dû être soigné à l’hôpital pendant plus de six mois.

Quand mon père reçut ce jour-là, à son travail, un appel de l’hôpital, il accourut aussitôt. Lorsqu’il me vit et qu’il entendit ce qui m’était arrivé, il rentra chez lui fou furieux, jeta ma mère dehors et demanda le divorce. Mon père était un gars assez violent. Si elle était – ne fût-ce qu’une fois – revenue à la maison, je pense qu’il aurait été capable de la tuer.

Ce temps à l’hôpital fut pour moi bénéfique, car j’étais correctement nourri et soigné. Cependant, si mes besoins physiologiques étaient pris en charge, ce dont un bébé a également besoin, c’est d’une présence attentive, d’amour et de tendresse. Les sœurs hospitalières et les médecins m’examinaient régulièrement, mais, à l’époque, la psychologie n’était pas encore à l’ordre du jour : être propre et bien nourri suffisait. Personne ne pouvait en faire plus pour moi.

Mon père ne pouvait me rendre visite que de temps en temps, il devait maintenant, outre son travail harassant, s’occuper aussi de ses deux autres enfants et de l’appartement. Dans la journée, une assistante sociale de « l’Aide à l’Enfance » s’occupait de mes sœurs, mais la nuit, mon père en était responsable. Vint un jour où il reçut un appel urgent de l’hôpital lui demandant de venir constater quelque chose d’important me concernant. Lorsque Papa entra dans ma chambre d’hôpital, il me vit allongé sur le matelas, regardant le plafond ! Ensuite, me retournant vers lui, il constata que du sang coulait le long de mon visage. Un instant, mon père pensa que ma mère était passée et m’avait maltraité. Mais l’infirmière lui dit d’attendre et de regarder…

Au bout d’un moment, je me suis agrippé avec mes petites menottes aux barreaux de mon lit et j’ai commencé à me cogner la tête contre le bois, encore et encore, jusqu’à ce que le sang coule de plus belle. Il coulait si bien que les jolis barreaux d’un blanc immaculé étaient maintenant tout rouges. Je voulais probablement ressentir quelque chose, n’importe quoi, puisque jamais personne ne me prenait dans ses bras. Si j’agissais ainsi, peut-être était-ce pour être étreint et caressé ? Aujourd’hui, même si on classait ce comportement parmi les pathologies psychiatriques nécessitant une hospitalisation, on me comprendrait et on m’apporterait l’aide nécessaire. À cette époque, les médecins demandèrent simplement à mon père : « Avez-vous d’autres enfants, monsieur Buntz ? Parce que ce serait bien mieux ! Cet enfant-là vous prendra tout votre temps et vous n’aurez que des problèmes avec lui. Il est atteint d’un handicap profond, ne sera jamais joyeux et ne rira jamais. » C’est vrai, les problèmes, avec moi, mon père en rencontrerait, mais pour le reste du diagnostic, les médecins étaient à côté de la plaque, Dieu merci.

Plusieurs décennies plus tard, réconciliés, de sorte que nous pouvions parler ensemble de certaines choses, mon père me dit un jour: «Wilhelm, si j’avais su tout ce qui allait arriver et que j’avais connu d’avance le chemin que tu allais prendre, je pense que je t’aurais tordu le cou! » Pour une raison étrange, je n’éprouve pas de colère contre mon père à cause cette phrase – je peux même la comprendre. Il était honnête avec moi et cette franchise me touche encore aujourd’hui.

 

Le fumeur de Bible

Wilhelm Buntz

Editions des Béatitudes

238 p. – 13,5 x 21 cm – 19€

www.editions-beatitudes.com