Le purgatoire dans tous ses états

Le purgatoire existe et c’est une bonne nouvelle ! Le recteur du sanctuaire ND de Montligeon nous livre un regard tout neuf sur le purgatoire. Il est une chance, une joie, une miséricorde pour le pécheur… et l’occasion privilégiée pour nous qui restons ici-bas de continuer à aider ceux que nous aimons, par-delà la mort. De toute évidence, le purgatoire a mauvaise presse en cette époque qui a abandonné la prédication sur les fins dernières et qui veut effacer la mort et ses rites. Néanmoins, il fait partie intégrante de notre foi chrétienne et mérite une attention particulière.

Finissons-en avec les représentations doloristes et changeons de regard sur le purgatoire, ce temps privilégié pour grandir dans l’amour.

Un ouvrage engageant qui nous donne un nouvel élan pour accueillir la vie de Dieu en plénitude.

Pas facile de parler du purgatoire aujourd’hui. Les prêtres ne l’évoquent d’ailleurs pas beaucoup dans leur prédication. Des théologiens ou des historiens modernes réfutent son existence en prétendant qu’il aurait été inventé au Moyen-Âge et qu’après un âge d’or au XIXe siècle, il aurait définitivement disparu dans les années soixante. Enfin, il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui s’étonnent que l’Église en parle encore au XXIe siècle : « Il s’agirait d’évoluer et de renoncer à ces croyances d’un autre temps ! »

À vrai dire, il faut d’abord souligner que cette défiance vis-à-vis du purgatoire concerne principalement les chrétiens de France métropolitaine et des quelques pays de notre vieil Occident sécularisé. Il semble que ce ne soit pas le cas pour les chrétiens des départements d’Outre-mer, d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique.

Peut-être est-ce la conséquence d’une spiritualité doloriste – polluée par le romantisme et le spiritisme du XIXe siècle – qui s’est parfois complu dans des représentations imaginaires des tourments du purgatoire en insistant sur la colère divine ? Une sorte d’enfer light, temporaire… Peut-être est-ce encore lié à l’éclipse de la mort et des rites qui entourent celle-ci dans les sociétés postmodernes ? Sans doute aussi à l’abandon de la prédication sur les fins dernières et à la remise en cause d’une eschatologie intermédiaire pour l’âme séparée entre la mort et le jugement dernier.

Et pourtant, la croyance dans une purification après la mort résiste. À l’occasion de la mort d’un proche, beaucoup de nos contemporains se posent des questions sur le but de l’existence humaine, sur le sens de la vie et les fins dernières, ainsi que sur le devenir du défunt et des liens qui l’unissent à lui. Est-ce le néant ? Où est-il ? Dans ces cas-là, la question du purgatoire peut réapparaître, même si certaines cérémonies d’obsèques sont d’abord un hommage au défunt, que l’on canonise peut-être un peu rapidement en oubliant de prier pour lui.

Le but de ce livre est de rappeler l’existence du purgatoire et le sens de cette purification après la mort. Au-delà des représentations parfois terrifiantes que l’on en a faites, il est une bonne nouvelle. Certes il garde une dimension douloureuse, mais il faut la remettre dans la perspective de l’amour de Dieu.

Loin d’être une réalité théorique qui ne nous concerne qu’au moment de la mort, elle nous rejoint aujourd’hui dans nos existences concrètes. Réfléchir sur son sens peut nous donner des repères pour avancer avec confiance dans la vie.

« Les âmes du purgatoire ne peuvent rien pour elles-mêmes, mais elles peuvent beaucoup pour leurs bienfaiteurs. » (Curé d’Ars, Pensées)

1 – TOUS CONCERNÉS !

« Oh ! Si l’on savait combien
nous pouvons obtenir de grâces par le moyen des âmes du purgatoire,
elles ne seraient pas tant oubliées ! »
Curé d’Ars, Pensées

Le purgatoire n’est pas une vérité de foi théorique et abstraite. Au contraire, il rejoint deux intuitions humaines fondamentales : le désir de purification et la ritualisation de la mort.

L’homme porte en lui un profond désir de purification. On le trouve dans de nombreux rites religieux (ablutions, jeûnes, retraites, sacrifices, veilles) et dans différentes cultures ; que l’on pense au carême chrétien, au ramadan musulman, à la crémation des corps et à la croyance dans un cycle de réincarnations successives et purificatrices en vue de se dissoudre dans le nirvana dans l’hindouisme ou le bouddhisme, que l’on pense enfin aux nouvelles retraites à la campagne pour citadins en manque de nature…, c’est une constante. Il semble qu’il y ait dans le cœur de l’homme un désir inconscient d’être purifié et libéré de ce qui l’empêche d’être pleinement lui-même. Mais ce processus est-il encore possible après la mort ?

Il semble que oui et c’est la deuxième intuition fondamentale. En effet, quelles que soient les cultures et les époques, les différents rites funéraires qui accompagnent la mort sont non seulement un cri symbolique contre le mystère insondable de la mort ou un témoignage de l’affection des vivants pour les défunts, mais ils sont plus profondément une tentative de rejoindre ceux qui sont passés dans l’au-delà. Les rites, les prières, les liturgies, les bougies, les dessins et les peluches sur les lieux des drames, les RIP sur Facebook etc., sont comme des signes d’une espérance inconsciente de pouvoir encore faire quelque chose pour les aider après la mort.

Certes, nous parlons ici d’intuitions, d’un fond inconscient de l’humanité. Mais pour les chrétiens, ces aspirations humaines sont illuminées, purifiées et accomplies dans la Résurrection du Christ. La Révélation nous permet donc d’accueillir paisiblement et en vérité la réalité du purgatoire.

« Il peut y avoir des personnes qui ont détruit totalement en elles le désir de la vérité et la disponibilité à l’amour. Des personnes en qui tout est devenu mensonge ; des personnes qui ont vécu pour la haine et qui en elles-mêmes ont piétiné l’amour. C’est une perspective terrible, mais certains personnages de notre histoire laissent entrevoir de façon effroyable des profils de ce genre. Dans de semblables individus, il n’y aurait plus rien de remédiable et la destruction du bien serait irrévocable : c’est cela qu’on indique par le mot “enfer”. D’autre part, il peut y avoir des personnes très pures, qui se sont laissées entièrement pénétrer par Dieu et qui, par conséquent, sont totalement ouvertes au prochain – personnes dont la communion avec Dieu oriente dès maintenant l’être tout entier et dont le fait d’aller vers Dieu conduit seulement à l’accomplissement de ce qu’elles sont désormais.

Selon nos expériences, cependant, ni un cas ni l’autre ne sont la normalité dans l’existence humaine. Chez la plupart des hommes – comme nous pouvons le penser – demeure présente au plus profond de leur être une ultime ouverture intérieure pour la vérité, pour l’amour, pour Dieu. Mais, dans les choix concrets de vie, elle est recouverte depuis toujours de nouveaux compromis avec le mal – beaucoup de saleté recouvre la pureté, dont cependant la soif demeure et qui, malgré cela, émerge toujours de nouveau de toute la bassesse et demeure présente dans l’âme. Qu’advient-il de tels individus lorsqu’ils comparaissent devant le juge ? »

(Benoît XVI)

2 – POURQUOI ATTERRIT-ON AU PURGATOIRE ?

« Afin de pouvoir contempler ta gloire, il faut, je le sais, passer par le feu.
Et moi je choisis pour mon purgatoire ton amour brûlant, ô Cœur de mon Dieu ! »
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face

L’Église nous enseigne qu’au moment de la mort, l’âme se sépare du corps qui retourne en poussière en attendant la fin des temps et la résurrection de la chair. L’âme est jugée par le Christ et reçoit sa rétribution immédiate : le ciel, le purgatoire en préparation du ciel, ou l’enfer.

« Chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ, soit à travers une purification, soit pour entrer immédiatement dans la béatitude du ciel, soit pour se damner immédiatement pour toujours. » (Catéchisme de l’Eglise catholique)

Lors du jugement, le regard d’amour du Christ balaie toutes les mauvaises excuses et les résignations et dévoile ce qu’il y a de plus profond dans le cœur. Ce jugement particulier sanctionne les refus ou les ouvertures à l’amour. « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour » (saint Jean de la Croix). Mais qui peut prétendre être véritablement prêt à cette rencontre ?

Trois prières pour se préparer à la rencontre avec le Christ :

« Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » (Lc 18, 13).

« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 42).

« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »

Après la mort, plus de retour en arrière possible !

Pour reprendre une image utilisée par le père Serge- Thomas Bonino, comme les cadavres de Pompéi ont été figés dans la position qu’ils avaient au moment de leur mort, ainsi la mort fige le choix profond de l’âme, accueil ou refus de la grâce. Ce choix est influencé par tous les choix que nous avons faits ici-bas, tout comme l’arbre tombe du côté vers lequel il penche. Cependant jusqu’au bout, Dieu nous offre sa grâce puisqu’il veut sauver tous les hommes (cf. 1 Tm 2, 4).

Le jugement de Dieu est toujours juste puisque lui seul connaît le secret des cœurs. Et cette justice est inséparable de la miséricorde.

« Mais dans sa justice, il y a en même temps la grâce. […] la grâce nous permet à tous d’espérer et d’aller pleins de confiance à la rencontre du Juge que nous connaissons comme notre “avocat” » (Benoît XVI, Spe Salvi, n° 44.47).

 

… parce que nous devons être saints comme Dieu est saint

L’existence du purgatoire découle aussi de la sainteté de Dieu qui est profondément inscrite dans le cœur de l’homme. Dieu est saint et infiniment parfait. En lui, il n’y a ni impureté, ni défaut, ni mal. Et puisqu’il est communion de trois personnes, le Père, le Fils et l’Esprit Saint, il est l’Amour. Pour entrer dans la communion définitive avec lui, il faut avoir été purifié au préalable de toute trace d’orgueil, de narcissisme, d’attachement désordonné.

 

… parce qu’il faut réparer les conséquences de nos fautes

Il y a en nous un désir profond de justice. Or le monde porte en lui certaines injustices : justice des hommes partielle ou partiale, mort de l’innocent, etc. Personne ne peut se résoudre à l’injustice. Nous le savons bien, nous qui demandons toujours des comptes, aux autres, à la société, au destin, à Dieu.

La justice divine n’est en aucun cas une menace, elle est fondamentalement une bonne nouvelle. D’abord parce qu’elle nous est intime et qu’elle n’est pas comme plaquée de l’extérieur. Elle est la lumière de Dieu qui éclaire au plus profond de mon être toute mon existence, révélant mes zones d’ombre et de lumière. Le cœur humble et vrai n’a pas à craindre cette justice : « Celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jn 3, 21).

Ensuite, le juge c’est le Christ et ce juge, si nous ne voulons pas en avoir peur lorsque nous paraîtrons devant lui, nous pouvons déjà le rencontrer dans les pauvres : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Cette sentence est réconfortante et à la fois très engageante puisque l’amour devient l’unique critère du jugement et qu’il nous presse à pratiquer des œuvres de miséricorde (voir encadré ci-dessous).

Les œuvres de miséricorde :

« Les œuvres de miséricorde sont les actions charitables par lesquelles nous venons en aide à notre prochain dans ses nécessités corporelles et spirituelles. Instruire, conseiller, consoler, conforter sont des œuvres de miséricorde spirituelle, comme pardonner et supporter avec patience. Les œuvres de miséricorde corporelle consistent notamment à nourrir les affamés, loger les sans-logis, vêtir les déguenillés, visiter les malades et les prisonniers, ensevelir les morts. Parmi ces gestes, l’aumône faite aux pauvres est un des principaux témoignages de la charité fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plaît à Dieu. »

Lorsque nous péchons, nos péchés créent un désordre en nous, dans les autres, dans le monde. La justice exigerait au minimum que celui qui nous a fait du tort subisse à son tour le même tort : « Œil pour œil, dent pour dent » (Ex 21, 24). Mais ce rétablissement extérieur d’un équilibre quasi mathématique est-il vraiment satisfaisant ? La vengeance peut-elle réellement m’apporter la paix ?

Au purgatoire, la justice de Dieu atteint l’âme au plus profond d’elle-même, non comme une justice qui brûle et détruit, mais comme une justice qui répare, purifie et restaure. Il serait faux d’imaginer le purgatoire uniquement comme un état passif où l’on ne fait que subir. Les âmes en purification se laissent transformer par la justice divine qui libère de la culpabilité.

 

… parce que Dieu est un père miséricordieux

Le purgatoire est surtout un effet de la miséricorde de Dieu qui veut nous pardonner, nous réparer et nous purifier du mal pour nous faire vivre dans son amour. Il y a en chacun de nous une nostalgie, un désir « d’être quelqu’un de bien », comme le chante Enzo Enzo. Mais ce désir de cohérence et de bien se heurte à la limite de notre faiblesse et de notre péché : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7, 19). Qu’est-ce qui peut nous sauver de cette profonde contradiction ? L’amour. Lui seul peut nous transformer.

Dieu sait que sous les saletés de nos péchés, nous sommes comme un diamant. Le feu du purgatoire est la miséricorde de Dieu qui nous purifie des scories du péché pour nous rendre notre éclat de fils et de filles de Dieu, capables d’aimer comme lui, libérés de ce qui nous entrave : les attachements excessifs ou désordonnés à certaines choses ou à certaines personnes (téléphone portable, écrans, distractions, argent, possession, pouvoir…).

En définitive, seule la miséricorde divine est capable de nous transformer intérieurement, en douceur, sans nous retirer notre personnalité mais en manifestant sa beauté.

« C’est une heureuse souffrance, dans laquelle le saint pouvoir de son amour nous pénètre comme une flamme, nous permettant à la fin d’être complètement nous-mêmes et par là totalement de Dieu […]. Notre saleté ne nous tache pas éternellement, si du moins nous sommes demeurés tendus vers le Christ, vers la vérité et vers l’amour. En fin de compte, cette saleté a déjà été brûlée dans la passion du Christ. Au moment du jugement nous expérimentons et accueillons cette domination de son amour sur tout le mal dans le monde et en nous. »

(Benoît XVI)

 

… parce que nous ne sommes pas seuls

Nous ne nous sauverons pas seuls. De la naissance jusqu’à la mort et même après la mort, nous avons toujours besoin des autres. Les âmes du purgatoire attendent le secours de la Vierge Marie, des saints et des vivants. Dieu n’a évidemment pas besoin de nos prières pour hâter la purification des âmes ou pour accomplir des miracles, mais il nous donne cette dignité inouïe de coopérer à son plan de salut, si bien qu’il y a des choses qu’il n’accomplirait pas sans nous. Ainsi notre intercession et celle de l’Église pour les vivants et pour les morts est-elle importante.

Cette solidarité entre les vivants et les défunts est réconfortante. Je rencontre souvent des personnes qui me disent : « J’aurais aimé tenir la main de celui ou de celle que j’aime, lui pardonner sur son lit de mort, mais c’est trop tard. » La mort d’un proche leur laisse comme un goût d’inaccompli. Mais les défunts sont vivants. C’est pourquoi nous pouvons toujours prier pour eux, les remercier, leur demander pardon, leur pardonner. Il n’est jamais trop tard. Cette espérance est l’antidote au remords, à la culpabilité, au désespoir.

 

… parce que la mort ne supprime pas le temps

Ce n’est pas parce qu’elles sont au ciel, au purgatoire ou en enfer, que les âmes ne sont plus soumises au temps. Dieu seul est éternel et en dehors du temps. Toutes les créatures (les anges, les bienheureux, etc.) sont dans le temps parce que le temps mesure le changement. Il ne s’agit pas du temps physique ou cosmologique tel que nous le vivons ici-bas, mais d’un temps psychologique. Au purgatoire, c’est le temps de la transformation patiente du cœur.

Au moment de notre mort, Dieu accueille l’âme telle qu’elle est. Certes, il pourrait la changer en un instant, mais il respecte infiniment notre histoire et ce que nous sommes. Nous le percevons déjà ici-bas : il faut du temps pour que la grâce puisse agir et corriger les mauvais plis ou transformer les blessures qui ne sont pas porteuses de vie en sources d’amour. « La grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne » (saint Thomas d’Aquin). Qu’elle est belle la délicatesse de Dieu !

 

Objectif ciel !

Le purgatoire est une réelle possibilité. Sainte Thérèse d’Avila explique d’ailleurs que dans ses expériences mystiques, elle n’a vu que trois défunts aller directement au ciel. En revanche, n’oublions pas qu’il n’est qu’un rattrapage. Il n’est pas un but en soi comme le bachelier ne vise pas le rattrapage mais le bac, directement. Et il espère l’avoir du premier coup. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus nous le rappelle :

« Écoutez jusqu’où doit aller votre confiance ! Elle doit vous faire croire que le purgatoire n’est pas fait pour vous, mais seulement pour les âmes qui ont méconnu l’Amour miséricordieux, ou qui ont douté de sa puissance purificatrice […]. Oui, malgré vos petites infidélités, vous pouvez espérer d’aller droit au ciel, car le bon Dieu le désire encore plus que vous et il vous donnera sûrement ce que vous aurez espéré de sa miséricorde. »

Dieu veut sauver tous les hommes et il nous désire au ciel plus que nous. Ayons confiance en sa miséricorde et désirons le ciel.

Le purgatoire dans tous ses états

Paul Denizot et Bénédicte de Saint-Germain

Editions des Béatitudes

136 p. – 13,5 x 21 cm – 15€

www.editions-beatitudes.com